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Mercredi 19 Décembre 2007

Lors de la dernière rentrée littéraire, j'ai lu une interview de Patrick Kéchichian, directeur littéraire au Monde auquel Pierre Assouline m'avait conseillé d'adresser mon recueil de poésie - lequel n'a pas dû l'intéresser beaucoup. Cela peut être pour diverses raisons, mais les idées qu'il exprima dans son interview étaient suffisantes pour empêcher mes vers d'avoir dès le départ aucune chance de susciter sa sympathie.

Apparemment, tout allait bien : il affirmait qu'aucun livre ne pouvait être rejeté a priori, que tous devaient être pris pour eux-mêmes, indépendamment de quelque doctrine préconçue que ce fût. Louable déclararation d'intention. Mais les faits allaient rapidement contredire cette belle généralité morale, puisque, quelques lignes plus loin, M. Kéchichian énonça un principe nécessaire, à ses yeux, au sein de la littérature : celui du réel ; pour lui, un écrivain ne s'appuie jamais que sur du réel.

Or, cela pouvait se présenter comme une vérité scientifique : un constat. Mais c'était aussi une prise de position. Patrick Kéchichian parlait de l'écrivain digne de ce nom, comme on dit. C'était en réalité la définition posée comme objective d'une qualité subjective de l'écrivain.

Il y a là une forme d'hypocrisie, qui de toute façon est omniprésente chez les intellectuels. J'ai déjà publié un article, dans la revue Florilège, sur le même genre de raisonnements fallacieux commis par Yves Bonnefoy à propos de Mallarmé, auquel il reprochait son idéalisme, alors même qu'il prétendait évoquer sa poésie. Cela n'avait pas de sens : on reproche sa philosophie à un philosophe ; au poète, on ne peut que reprocher ce qui fait l'essence de sa poésie.

Or, cette essence n'est pas constituée par une quelconque doctrine, mais par la synthèse de poèmes réellements écrits.

Le plus bizarre est que Bonnefoy se pose comme lui aussi proche du réel, alors qu'il nage dans les concepts ; son illusion vient sans doute de ce que ses concepts théoriques épousent presque tous le point de vue matérialiste : un concept qui s'appuie sur l'expérience sensible donne l'image du réalisme. Mais en poésie, aucun concept n'est en lui-même la réalité ; la réalité de la poésie, c'est la somme des poèmes écrits.

Ce principe du réel défendu par Patrick Kéchichian, quel est-il ? S'agit-il de l'expérience personnelle que l'écrivain fait du monde ? On pourrait le croire. Mais on sent qu'il exclut certains développements à contenu idéel que l'écrivain pourrait regarder comme liés, de par la transparence de son âme (et non des mots), au monde même. Je veux dire : pour reprendre ce que Bonnefoy disait de Mallarmé, on peut imaginer que l'ange qui joue du violon dans tel poème de l'immense symboliste n'est pas présenté juste comme illustration d'une idée personnelle, ou comme une allégorie, mais aussi comme perception extrasensorielle - suprasensible, pourrait-on dire. Il a vu intérieurement l'ange, qui s'est manifesté à son âme immatérielle. Celle-ci n'est pas le lieu de la création d'éléments purement spéculatifs, mais le reflet, le miroir d'un monde plus généralement mystique, et le réel perçu par l'écrivain, ainsi, peut contenir des visions, du merveilleux, et ainsi de suite.

Je suis quasi persuadé que la doctrine esthétique de M. Kéchichian exclut a priori un tel point de vue. Mais c'est une question de goût, et aussi, de liberté individuelle, de liberté de conscience. Celui qui, tel Teilhard de Chardin, pense que la matière pure n'existe pas, et que sous toute apparence matérielle se dissimule une forme plus ou moins évoluée de psychisme, admettra que par la conscience de soi, l'être humain peut aussi prendre connaissance de ces existences psychiques non pas seulement en général, mais aussi au coup par coup, de façon particularisée.

Les choses de même nature sont liées entre elles. La partie psychique de l'être humain qui se meut de la même façon que chez l'animal met l'homme directement en relation avec l'animal : c'est ainsi que surgit l'image du totem. Et cet ange qui joue du violon, chez Mallarmé, peut aussi figurer l'ange de l'amour, ou de l'enfance : d'un sentiment, ou d'un moment. De fait, les dates elles-mêmes ont une vie intérieure, car elles ne sont rien d'autre qu'une synthèse d'élans psychiques divers, que représentent les substances qui physiquement se retrouvent au sein de tel ou tel instant. Elles ont donc toutes leur personnalité. Et c'est ainsi que les anciens, dans leur poésie, ont donné une âme aux jours, mais aussi aux heures. Ils leur rendaient même une sorte de culte.

Est-ce qu'ils avaient tort ? Qui peut le savoir ? Le matérialisme n'est pas constitutif du réel : il n'est lui aussi qu'une représentation qui en soi n'est pas le réel.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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