J'ai acheté le disque de INLAND EMPIRE, et ai regardé à nouveau le film. Ce qui m'a d'abord frappé, c'est la bauté fulgurante des images, l'assemblage des couleurs, et les nappes de sons qui l'accompagnent. C'est sublime. Et même si l'intrigue est abstraite, comme dirait Lynch, on est complètement captivé, simplement par cet envoûtement que créent le son et l'image. Cela rappelle ce que parvient à faire Valère Novarina au théâtre : dans son théâtre utopique, le langage et sa matérialisation par les acteurs rendent la pièce captivante sans qu'une intrigue puisse être perçue.
Pour ce qui est de David Lynch, tout de même, quand on revoit son film, on reconnaît du premier coup tous les acteurs, y compris quand leur apparence est modifiée, selon la strate d'espace-temps dans laquelle leurs personnages se trouvent. Cela facilite grandement la compréhension. Ce que j'ai noté, aussi, cette fois, c'est le retour incessant de l'idée de paiement d'une facture. Il existe une dette que j'appellerai karmique à payer, selon des lois qui ne respectent pas spécialement celles du temps et de l'espace, parce que réellement, les lois karmiques n'entrent pas du tout dans les données habituelles du monde physique. L'art tel que le conçoit - d'une façon juste - Lynch permet d'en saisir la logique particulière, qui a un rapport, comme il le dit, avec celle des rêves - logique que la raison en réalité ne peut pas directement saisir, par le simple moyen de la réflexion intellectuelle.
Les êtres qui gravitent autour des personnages principaux et qui ne semblent pas avoir de rôle clair dans l'intrigue, sont comme des entités émanées du karma, qui veillent sur l'application de ses lois, qui en sont pour ainsi dire les expressions humanisées. C'est cela que Lynch appelle des abstractions - Kandinsky, des formes-pensées...
Bref, tout cela est magnifique, et comme le dit l'artiste même, cela touche à une strate de soi-même au sein de laquelle tous les êtres humains se relient...
Il évoque ce champ psychique commun dans une interview que je ne m'attendais pas à trouver, contenue dans le disque, et qu'il a donnée, en public, à la télévision américaine. Je ne pensais pas qu'il était allé aussi loin dans l'évocation de ses convictions spirituelles, au moins oralement. D'ordinaire, il se faisait plus secret. Mais avec l'âge, qu'a-t-il encore à perdre ? Il décrit donc avec enthousiasme ce qui est présupposé par la forme de méditation transcendantale qu'il pratique, le fond mystique sur lequel elle repose, et qui est d'origine hindoue, comme on ne l'ignore pas. C'est assez sublime, en fait.
Dans une autre interview, plus intimiste, il explique quelque chose de vraiment étrange, particulier : de la destruction (engendrée par la réaction) surgissent des choses merveilleuses, au sein de l'œuvre qui se développe. Celle-ci est comme une végétation : on élague pour obtenir les meilleurs fruits.
Cela me rappelle encore Novarina, qui dit, dans Lumières du corps, que c'est le vide qui est entre les mots qui contient, en creux, la matière même du langage, et, en réalité, la lumière secrète qui anime l'univers. L'art manifeste ce flux astral, pour ainsi dire, comme les fleurs le manifestent à la vue !
Dans l'interview accordée à Michel Chion (dont j'ai lu le livre), Lynch insiste sur le fondement non intellectuel de l'action artistique : il s'agit d'un sentiment de la couleur, ou du son. C'est cela qui meut l'art. Voilà pourquoi, du reste, il ne faut pas réduire la signification d'un film à des mots.
Il évoque aussi l'école, qui selon lui est de pire en pire. Il raconte qu'il a eu l'idée de son premier court-métrage, The Alphabet, parce qu'un enfant qu'il connaissait faisait d'horribles cauchemars, au sein desquels l'alphabet s'animait et le torturait. Lynch n'hésite pas à l'attribuer à la pitoyable pédagogie qui a cours officiellement. Il exprime vraiment sa réprobation. Il défend l'innocence, face à un système éducatif dominé par l'intellectualisme abstrait.
Rudolf Steiner, un jour, raconta une anecdote fascinante : quand les Indiens d'Amérique virent pour la première fois notre alphabet, ils poussèrent des hauts cris, et s'écrièrent que les Blancs utilisaient des démons pour communiquer. Le code qu'exprime l'alphabet, système de signes qui en soi ne veulent rien dire, a quelque chose d'assez effrayant, en un certain sens, et quand on le met face à ce que peut ressentir un enfant. Steiner, dans son école Waldorf, a proposé un remède, qui consiste à représenter, par de la danse, ou de la peinture, les lettres de l'alphabet, en mettant en relation leur forme à la fois visuelle et sonore avec des éléments connus. Par exemple - ce qui est assez simple -, pour le S, le serpent. Ainsi, l'apprentissage de l'alphabet cesse d'être une torture pour l'enfant qui n'a pas encore une activité intellectuelle adéquate, et auquel on impose un système abstrait, dans l'âme duquel on prétend imprimer l'intelligence par des schémas théoriques taillés à l'avance.
Dans les faits, c'est comme une toile d'araignée qui enchaîne l'âme : les lettres de l'alphabet, avec leurs pattes, leurs antennes, leurs fils, se meuvent, et grouillent, submergeant la conscience. Ces monstres créent les cauchemars dont parlait Lynch ; ils sont omniprésents dans son œuvre, de fait !