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Samedi 05 Janvier 2008

Le programme de lectures intégrales du Collège propose, pour les élèves de Cinquième, Le Chevalier au bouclier vert, d'Odile Weulersse, afin de les initier plaisamment au Moyen Âge. Je l'ai donc lu, et il met effectivement la Littérature au service de l'Histoire, plus que l'inverse, et je ne m'étonne plus que les professeurs d'Histoire n'adaptent pas leur programme à ce que font les professeurs de Lettres, mais demandent aux professeurs de Lettres de suivre leur programme à eux !

Eh ! oui, la littérature, en soi, qu'est-ce que c'est ? Rien du tout. Ce roman a pour avantage de placer l'élève agréablement face aux rites médiévaux, qu'il restitue assez fidèlement, et dont il met en valeur, du reste, la poésie : je ne le nie pas. Odile Weulersse entre sympathiquement, quoique superficiellement, dans la psychologie médiévale et féodale. Le merveilleux y est inane et non fondé mythologiquement, toutefois : il n'y est qu'un jeu. Il ne s'agit pas, en effet, d'initier à des mystères, mais juste à de vieilles croyances ! La vie même, ici, importe moins qu'un certain état d'esprit obsolète.

Mieux encore, on enseigne, subrepticement, l'histoire proprement nationale : le roman se passe dans le Val de Loire, ainsi qu'à Paris et dans l'Orléanais - dans la Gaule profonde. Or, cela n'a guère de sens, du point de vue des faits objectivement appréhendés, car au XIIe siècle (époque à laquelle est censé se dérouler le roman), les provinces importantes du Royaume étaient septentrionales, et non centrales : les Francs ont d'abord principalement régné au nord de la Seine - en Champagne, en Picardie, en Normandie -, et non dans le Val de Loire, qui n'a réellement acquis du prestige que quand l'idée gauloise s'est substituée, dans les esprits, au royaume des Francs : à la Renaissance. Mais il fallait créer un mythe, n'est-ce pas : ou alimenter les fables de l'histoire officielle. Odile Weulersse n'oublie d'ailleurs pas d'évoquer Saint-Germain-des-Prés, un village tellement important, pour le Moyen Âge ! C'est amusant : elle-même est parisienne ; on s'en serait douté.

Le plus étonnant est que, bien renseignée, elle n'ignore aucunement que les comtes du nord sont alors les plus importants, en France : elle le dit ; mais elle choisit quand même de parler surtout de celui de Blois, anticipant de quelques siècles sur le mythe de la Gaule éternelle !

A mon avis, la France unitaire et globale qu'a en quelque sorte créée Jeanne d'Arc projette sa lumière déformante, dans sa vision des choses, sur la France féodale.

Je crois que le XIIe siècle était encore rempli de l'idée, héritée de Charlemagne, que les Francs avaient maintenu à flots l'Empire romain. On ne se souciait guère des Gaulois. Les chansons de geste, dont le roi de France se nourrissait, n'évoquaient que cela : la façon dont Charlemagne et ses pairs protégeaient la loi romaine de ses ennemis. Odile Weulersse n'a pas trop voulu entrer dans de telles considérations...

J'ai édité et préfacé un roman néogothique d'un Savoyard vivant dans la première moitié du XIXe siècle, et, certes, conformément aux préceptes romantiques, il s'agissait là aussi d'un roman à vocation patriotique, chantant les efforts de la dynastie de Savoie, et le faisant avec les idées du temps. Mais il me semble que Replat (l'auteur en question) a mieux saisi de l'intérieur l'esprit médiéval (son récit se passe au XIe siècle). Le merveilleux y est moins dénaturé, car il suit les conseils de Chateaubriand en matière de chistianisation de la fable au sein de l'épopée. Cela dit, on peut toujours trouver qu'il le fait trop, justement, et que le Moyen Âge conservait des croyances païennes. De fait, Replat, comme Odile Weulersse, voulait initier ses lecteurs à une époque, et, muni de titres propres au royaume de Sardaigne (comme Odile Weulersse en a qui le sont à la République française), il a véhiculé les connaissances qu'on pouvait alors avoir à l'Académie de Savoie (qui avait été fondée par le roi Charles-Félix). Je veux dire : la démarche est la même. Je ne sais pas pourquoi il n'est pas plus connu !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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Commentaires

Je participais l'an dernier à un stage d'Histoire au cours duquel on avait confronté nos opinions sur une série de "romans pour la jeunesse à caractère historique". Nous étions parvenus à la conclusion qu'ils avaient souvent cette vocation dont tu parles, faire découvrir une époque (souvent par le biais des misères survenant à un enfant) mais l'aspect littéraire était souvent le moins bien loti. Toutefois, dans le genre que tu abordes, le Sanglier blanc de Jeanne Bourin était plutôt apprécié. J'en parlais ici : http://journal-de-vance.over-blog.com/article-6482866.html. Le connaissais-tu ?
Commentaire n° 1 posté par: Vance(site web) le 06/01/2008 - 10:19:36

Non.


Mais c'est vrai : Odile Weulersse met en avant, dans sa biographie, ses titres universitaires et académiques ; c'est donc bien de la science illustrée plus ou moins élégamment, plus que de la poésie à proprement parler ! Néanmoins, j'ai aussi voulu ironiser sur la tendance des historiens eux-mêmes à reprendre les représentations nationales, plus que les faits, y compris quand ils les connaissent. C'est leur manière de faire de la poésie, de plaire au public contemporain, que de reprendre ces représentations traditionnelles, ces mythes,  pour ainsi dire ! Mais à qui cela plaît-il ? Surtout aux grands hommes qui dirigent le pays, en fait. Ils trouvent cela charmant. Le Val de Loire, Saint-Germain-des-Prés, cela fait toujours bien, dans un roman. On a l'impression d'enseigner des choses qui comptent, aux enfants ! Des valeurs !

Commentaire n° 2 posté par: Ramiel(site web) le 06/01/2008 - 11:21:11
"la tendance des historiens eux-mêmes à reprendre les représentations nationales, plus que les faits, y compris quand ils les connaissent" : c'est tout à fait cela, comme s'ils devaient s'abaisser à faire de la vulgarisation à un public d'ignares. Or, et Asimov l'expliquait fort bien, vulgariser n'est pas une chose si simple et c'est bien loin de ne faire que simplifier des formules. Même chose pour la littérature dite de jeunesse : un bon roman n'est pas forcément un roman simpliste, ou au vocabulaire simplifié.

Dans le genre médiéviste, je crois que le Faucon déniché est nettement plus réussi, ne serait-ce que dans sa dramaturgie ; disons que les faits et les personnages, ainsi que les décors, sortent un peu de l'iconographie dont tu parles. Je crois savoir que cela faisait partie du programme des élèves de 5e - mais de nombreux enseignants l'utilisent en primaire.
Commentaire n° 3 posté par: Vance(site web) le 08/01/2008 - 00:00:28
Cela ne me dit rien non plus. En fait, je connais surtout ce qui est disponible dans les établissements où j'arrive. Je regarde les listes du CDI, et finalement, je prends plaisir à entrer dans la culture d'un Collège en lisant et en étudiant, avec les élèves, ce que ce Collège contient. On ne peut pas agir autrement et ensuite dire qu'on défend la culture locale, n'est-ce pas ! La simplification abusive au profit de représentations toutes faites, issues de la tradition nationale, fait aussi partie, malheureusement, de la culture propre à notre belle institution. Parfois, je me dis que dans l'Education nationale, l'adjectif paraît plus important que le substantif.
Commentaire n° 4 posté par: Ramiel(site web) le 08/01/2008 - 09:24:53
Un élève géorgien m'a prêté il y a quelques années un log poème épique magnifique "Le chevalier à la panthère" , dont nous avions ensuite lu de larges extraits , et  j'ai de bons souvenirs de "Raoul de Cambrai".

J'ai toujours un peu de mal à entrer dans les romans historiques à l'usage des jeunes, en particulier ceux d'O.W.
Ils manquent de souffle et je ne saurais dire pourquoi je n'y entre pas. Ils ne m'apportent aucune émotion.
Commentaire n° 5 posté par: Groseille le 13/01/2008 - 16:56:31
Ils manquent de souffle, c'est la meilleure explication qu'on peut donner ! J'ai lu en partie le beau poème, très oriental et fleuri, du Chevalier à la panthère ; et aussi, Raoul de Cambrai, qui atteste de l'importance des seigneurs du nord de la France actuelle au Moyen Âge, et qui est une grande et belle chanson de geste. Cela ne manque pas de souffle, en revanche ! Mais le val de Loire, c'est un peu gnan-gnan, a priori ; le nord barbare des vieux Francs, c'est combatif, vigoureux, tempêtueux, un peu comme un roman picard de Bernanos, mais en mieux. En tout cas, c'est mon avis.
Commentaire n° 6 posté par: Ramiel(site web) le 13/01/2008 - 17:22:09
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