Le programme de lectures intégrales du Collège propose, pour les élèves de Cinquième, Le Chevalier au bouclier vert, d'Odile Weulersse, afin de les initier plaisamment au Moyen Âge. Je l'ai donc lu, et il met effectivement la Littérature au service de l'Histoire, plus que l'inverse, et je ne m'étonne plus que les professeurs d'Histoire n'adaptent pas leur programme à ce que font les professeurs de Lettres, mais demandent aux professeurs de Lettres de suivre leur programme à eux !
Eh ! oui, la littérature, en soi, qu'est-ce que c'est ? Rien du tout. Ce roman a pour avantage de placer l'élève agréablement face aux rites médiévaux, qu'il restitue assez fidèlement, et dont il met en valeur, du reste, la poésie : je ne le nie pas. Odile Weulersse entre sympathiquement, quoique superficiellement, dans la psychologie médiévale et féodale. Le merveilleux y est inane et non fondé mythologiquement, toutefois : il n'y est qu'un jeu. Il ne s'agit pas, en effet, d'initier à des mystères, mais juste à de vieilles croyances ! La vie même, ici, importe moins qu'un certain état d'esprit obsolète.
Mieux encore, on enseigne, subrepticement, l'histoire proprement nationale : le roman se passe dans le Val de Loire, ainsi qu'à Paris et dans l'Orléanais - dans la Gaule profonde. Or, cela n'a guère de sens, du point de vue des faits objectivement appréhendés, car au XIIe siècle (époque à laquelle est censé se dérouler le roman), les provinces importantes du Royaume étaient septentrionales, et non centrales : les Francs ont d'abord principalement régné au nord de la Seine - en Champagne, en Picardie, en Normandie -, et non dans le Val de Loire, qui n'a réellement acquis du prestige que quand l'idée gauloise s'est substituée, dans les esprits, au royaume des Francs : à la Renaissance. Mais il fallait créer un mythe, n'est-ce pas : ou alimenter les fables de l'histoire officielle. Odile Weulersse n'oublie d'ailleurs pas d'évoquer Saint-Germain-des-Prés, un village tellement important, pour le Moyen Âge ! C'est amusant : elle-même est parisienne ; on s'en serait douté.
Le plus étonnant est que, bien renseignée, elle n'ignore aucunement que les comtes du nord sont alors les plus importants, en France : elle le dit ; mais elle choisit quand même de parler surtout de celui de Blois, anticipant de quelques siècles sur le mythe de la Gaule éternelle !
A mon avis, la France unitaire et globale qu'a en quelque sorte créée Jeanne d'Arc projette sa lumière déformante, dans sa vision des choses, sur la France féodale.
Je crois que le XIIe siècle était encore rempli de l'idée, héritée de Charlemagne, que les Francs avaient maintenu à flots l'Empire romain. On ne se souciait guère des Gaulois. Les chansons de geste, dont le roi de France se nourrissait, n'évoquaient que cela : la façon dont Charlemagne et ses pairs protégeaient la loi romaine de ses ennemis. Odile Weulersse n'a pas trop voulu entrer dans de telles considérations...
J'ai édité et préfacé un roman néogothique d'un Savoyard vivant dans la première moitié du XIXe siècle, et, certes, conformément aux préceptes romantiques, il s'agissait là aussi d'un roman à vocation patriotique, chantant les efforts de la dynastie de Savoie, et le faisant avec les idées du temps. Mais il me semble que Replat (l'auteur en question) a mieux saisi de l'intérieur l'esprit médiéval (son récit se passe au XIe siècle). Le merveilleux y est moins dénaturé, car il suit les conseils de Chateaubriand en matière de chistianisation de la fable au sein de l'épopée. Cela dit, on peut toujours trouver qu'il le fait trop, justement, et que le Moyen Âge conservait des croyances païennes. De fait, Replat, comme Odile Weulersse, voulait initier ses lecteurs à une époque, et, muni de titres propres au royaume de Sardaigne (comme Odile Weulersse en a qui le sont à la République française), il a véhiculé les connaissances qu'on pouvait alors avoir à l'Académie de Savoie (qui avait été fondée par le roi Charles-Félix). Je veux dire : la démarche est la même. Je ne sais pas pourquoi il n'est pas plus connu !