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Mercredi 09 Janvier 2008

Mon patronyme vient de Samoëns, un village du département de Haute-Savoie qui a été important, au Moyen Âge, et qui a été fondé par les Burgondes, en particulier un certain Samo. Peut-être le même Samo qui, commerçant burgonde originaire d'Auxerre, prit la tête des Wendes, futurs Croates, et battit le roi Dagobert, avant d'accepter de lui une terre au sein du royaume de Bourgogne ; mais aucun document ne l'atteste.

Samoëns appartint à la province savoyarde du Faucigny, qui, au départ, fut une seigneurie d'Empire, probablement émanée du comté de Genève, et qui passa dans le Dauphiné, au XIIIe siècle, avant d'être intégré à la Savoie, au XIVe. Bonneville en devint la capitale à l'époque où le comte de Savoie Pierre II fut l'époux de la Dame du Faucigny : car cette seigneurie pouvait se transmettre aux filles, comme l'Angleterre. Mais dans les faits, l'époux de la Dame, si elle en avait un, tendait à diriger le territoire. Pierre II est donc à l'origine du château de Bonneville, et c'est lui qui y installa durablement des magistrats, ainsi qu'un châtelain. Pierre II est connu pour avoir créé nombre d'administrations : on l'appelle pour cette raison le fondateur de la patrie vaudoise (le Pays de Vaud lui appartenait).

Samoëns donna naissance à une confrérie de maçons dits frahans - libres. Ils construisirent, par exemple, le château de Voltaire, à Ferney.

Le XVIIIe siècle fut une grande époque, pour Samoëns. Les bourgeois en avaient été affranchis, et donc avaient acquis une sorte de noblesse, comme dans les cités suisses. Les patriciens de Samoëns s'allièrent et se mêlèrent aux familles nobles du Duché, et c'est ainsi que la commune vit naître, en son sein, le plus grand écrivain savoyard de l'époque des Lumières, le Cardinal Gerdil, dont Rousseau déclara qu'il était le seul à avoir opposé des arguments sérieux à son Emile.

Ce Gerdil, qui est pour moi un cousin éloigné, a écrit en français, en italien et en latin. Barnabite, il a surtout vécu en Italie, où il fut le précepteur du prince-héritier du trône sarde (comme on dit), et faillit devenir Pape. Mais les Autrichiens s'y opposèrent, parce que c'était à l'époque de Napoléon, et que Samoëns était alors une partie de l'empire français (au sein du département du Léman). J'ai lu, de ce philosophe théologien, un Traité des combats singuliers, commandé par Charles-Emmanuel III, et blâmant le duel en l'estimant hérité de la barbarie païenne et supertistieuse des anciens Germains. C'était intéressant : cela rappelait, par le style, le grand Corneille.

A la même époque que Gerdil, Samoëns vit naître, en son sein, un futur évêque de Genève, digne héritier de saint François de Sales qui eut maille à partir avec Voltaire, Ferney étant dans son diocèse : Biord, qui était proche des Jésuites, et de Gerdil même.

Après l'Annexion, beaucoup de Septimontains, comme on les appelle (à cause des sept alpages donnés en libre usage par Amédée VIII), sont partis à Paris, et ce fut le cas de mon arrière-grand-père, qui travailla à La Samaritaine, fondée par sa cousine germaine, Marie-Louise Jaÿ : j'en ai déjà parlé, tout comme du poète Jam, et de la Jaÿsinia.

En tout cas, l'émigration de mon bisaïeul explique qu'à la base, mon grand-père, mon père et moi-même étions originaires du bassin parisien. Quand j'étais petit, de fait, j'habitais à Fontenay-sous-Bois, dans le Val-de-Marne, mais chaque année, pour la Fête paroissiale, le 15 août, la famille se retrouvait dans le village ancestral. On accomplissait un rite, et on effectuait la Retraite aux Flambeaux : on suivait un orchestre municipal le long d'un périple qui s'achevait toujours par le brûlement des lampions, au son de l'hymne des Allobroges, sous le Gros Tilleul, l'arbre tutélaire de la cité.

Le lendemain, après l'heure de la messe, avait lieu le repas solennel. Les légendes familiales étaient alors bruyamment ressassées. C'était un peu comme dans un film sur les Siciliens d'Amérique. On rendait d'ailleurs visite aux cousins restés au pays. Lesquels sont devenus emblématiques du canton, mais je pense que c'est davantage pour leur travail dans l'agriculture et leur implication dans le syndicalisme agricole que pour leur nom.

Quoi qu'il en soit, pour moi, il existait deux mondes. L'Île de France, et la Savoie. Beaucoup pensent qu'ils sont inconciliables, mais je ne l'ai pas ressenti ainsi. Je crois, du reste, que l'être humain est fondamentalement ubiquitaire : qu'il peut vivre dans plusieurs mondes à la fois. Il n'est pas enchaîné, comme on le croit - et comme le sont les animaux -, à un milieu particulier, restreint, clairement défini. Il peut réellement se lier à plusieurs lieux, vénérer plusieurs divinités tutélaires. Peut-être se sentira-t-il une affinité plus profonde avec l'une d'elles ; c'est fatal. Mais il est libre de les regarder toutes comme des reflets particuliers, et donc dissemblables, d'une forme d'âme universelle. L'universalisme, de fait, ce n'est pas voyager partout avec les mêmes idées fixes, acquises dans son milieu d'origine, et conservées dans un crâne qu'on garde (forcément) toujours avec soi ; c'est réellement être sensible à la fois aux génies des lieux et à ce qui les relie au-delà d'eux-mêmes. Il n'y a guère qu'une certaine forme de matérialisme conduisant au sectarisme, qui ne s'en rend pas compte.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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