Durant son voyage à Rome, pour être officiellement fait chanoine de Saint-Jean-de-Latran, on s'en souvient, Nicolas Sarkozy a critiqué la laïcité à la française, estimant qu'elle avait essayé à tort de couper la France de ses racines chrétiennes. Et de citer de grands écrivains catholiques - Bossuet, Pascal, Péguy, Bernanos -, et de dire qu'ils représentent la France d'une façon toute particulière. Cette forme de nationalisme religieux est bien sûr gênante. Un communiste, par la suite, a déclaré à juste titre que l'histoire de France ne se limitait pas au christianisme. Au delà même de la laïcité, d'autres courants religieux ou mystiques l'ont nourrie : Victor Hugo l'a bien montré. Mieux encore, personne n'en a parlé, mais le catholicisme ne se réduit absolument pas à la France. Le Président aurait quand même pu mentionner François de Sales et Joseph de Maistre ; ils étaient sujets du duc de Savoie et donc du Saint-Empire, mais ils écrivaient en français, et la Savoie est aujourd'hui en France. Cela prouve qu'il est gallican plus que catholique, peut-être. Néanmoins, personne ne l'a relevé : tout le monde est dans le même cas, sans doute. Quoi qu'il en soit, je veux bien donner raison à un communiste, mais pas aux socialistes, car sur ce point, ils me paraissent un peu hypocrites. Comme beaucoup d'intellectuels distingués et conventionnels, ils feignent de croire qu'il n'est pas vrai que la laïcité à la française a essayé d'empêcher les religions d'être libres. Elle a toujours laissé la liberté dans la sphère privée, prétendent-ils. Mais dire cela, ce n'est rien dire : on ne pouvait de toutes façons pas empêcher les gens de penser ce qu'ils voulaient. On n'a pas encore trouvé le moyen de lire directement dans les esprits, n'est-ce pas. Peut-être qu'avec un peu plus d'acuité, la science pouvait trouver une sorte de vaccin contre les croyances religieuses : Jean Rostand en a parlé. La loi ne l'empêchait guère. En outre, les temples sont publics. Limiter la religion à la sphère privée, c'est empêcher les gens de se rendre au temple public, alors ? Mais c'est bien ce que voulait dire le Président Sarkozy. Il pense que c'est ce qu'on a fait : qu'on a limité les possibilités de rassemblement religieux. Or, une religion s'effectue au delà du cercle familial, c'est à dire au delà du cercle privé. Il faut bien l'admettre. Une institution religieuse a d'ailleurs un statut spécial, qui la tire vers le droit public. Placer le religieux dans le droit public et dire que la religion n'est permise que dans la sphère privée, c'est bien forcément restreindre la possibilité d'exercer une religion. C'est une question de logique. Je suis, de fait, favorable à ce que les religions n'aient pas de statut particulier, qu'elles soient toutes assimilées à de simples associations à vocation culturelle. Si l'Etat ne subventionne aucun culte, pourquoi subventionne-t-il de la Culture ? Pour moi, qui assimile la religion à la culture en général, cela n'a pas de cohérence. Je ne crois pas en une culture légale sans dieu, et à une culture illégale qui en contient : cela ne veut rien dire. Au demeurant, cela revient à subventionner indirectement l'athéisme. La laïcité se pose donc bien comme s'exerçant contre le religieux. L'Etat qui ne subventionne aucun culte mais subventionne la littérature qui se produit tendra nécessairement à proscrire l'expression religieuse. Et je crois bien qu'actuellement, beaucoup d'éditeurs de référence rejettent l'expression d'une foi religieuse chez les écrivains. Est-ce que je ne me suis pas vu reprocher par un éditeur parisien d'avoir trop cité le Christ ? J'en ai déjà parlé. Mais enfin, c'était mon droit. La poésie émane forcément de la sphère privée. La religion y est donc possible. Mais la publier est impossible, puisque la religion doit rester dans la sphère privée ; or, c'est bien limiter le droit à l'expression. Et l'expression du sentiment religieux, malheureusement, fait partie de la religion. Supprimer cette partie, c'est bien restreindre la liberté religieuse. En religion, on ne peut pas se contenter de penser, ou ressentir : il faut aussi souvent dire, chanter, même. Tout cela me paraît un peu jésuitique et ridicule.
Commentaires
Personnellement, en classe de Sixième, conformément au programme, j'étudie des textes extraits de la Bible, Ancien ou Nouveau Testament, je suis la même démarche que pour les textes profanes, dans l'approche analytique, et je trouve que c'est normal. L'opposition entre le sacré et le profane, dans la sphère culturelle, a été créée par le christianisme à l'époque où l'on voulait opposer le vrai dieu aux faux dieux de l'Olympe. De fait, les textes qui ont trait aux cultes des anciens Grecs et Romains sont assimilés à la tradition laïque. Avec le recul, je ne sais pas si cela a tellement de sens. Les textes issus du polythéisme hindou ont souvent des qualités mythologiques et épiques comparables à ce qui a existé chez les Grecs, ou les anciens Egyptiens ; et l'hindouisme reste une religion à part entière. Les distinctions sont oiseuses, à l'heure où les cultures se mêlent et où on peut acquérir un point de vue réellement universel. En revanche, il est nécessaire de préciser que l'Etat émane de la volonté d'une somme d'individus libres, et non d'un courant religieux et philosophique en particulier. (Il faut à cet égard relire Rousseau.) Or, Sarkozy, en réalité, essaie de lier l'Etat au gallicanisme, ou au catholicisme français. Là aussi, il faut distinguer. Cependant, en soi, je crois effectivement que la religion appartient à la culture en général, et qu'elle doit être entièrement libre, à ce titre.
Cela dit, le rejet du religieux vient de Voltaire, qui a à mon avis été excessif, sous certains rapports (même s'il a aussi eu raison de condamner ce qu'il y avait d'excessif dans les doctrines religieuses), et j'en reparlerai prochainement. Pour moi, tout est une question d'équilibre ; aucune position assumée a priori ne peut être systématiquement valable. Or, au bout du compte, je trouve bien que la laïcité, en France, a un peu trop tendu à faire comme en Chine.
C'est d'ailleurs bien ce que je redoute dans cette prétendue ouverture des programmes. Introduire les textes bibliques en même temps que des textes mythologiques, c'est les mettre au rang des mythologies greco- romaines par exemple, qui ne sont plus l'objet d'aucune pratique religieuse et les donner pour ce qu'ils ne sont pas tout à fait, en tout cas pas pour tout le monde, même si on les commente en tenant compte de l'apport de l'exégèse. La lecture priante qu'en font par exemple les Jésuites, ou la lectio divina des moines ne seront jamais pratiquées en classe ni même évoquées , et c'est en quoi l'enseignement du fait religieux est une ruse, qui occulte ce qu'est réellement un texte biblique pour ceux qui le lisent autrement que tout autre texte. Et que dire d'une séquence sur le discours injonctif , qui met en corpus un extrait de la Genèse, une pub, une comptine et que sais-je encore, comme on m'a rapporté. C'est bien fait pour le décervelage du peuple plutôt que pour son instruction.
Mais évidemment je suppose que vous ne donnez pas dans ces absurdités coupables.
@ Thais : Dans un état laïque, il semble plus que normal de ramener au même plan étude des textes mythologiques et étude des textes bibliques (ces derniers étant aussi des mythologies pour certains). Ce que dit Ramiel témoigne de son bon sens : "j'étudie des textes extraits de la Bible, Ancien ou Nouveau Testament, je suis la même démarche que pour les textes profanes, dans l'approche analytique, et je trouve que c'est normal."
Cela permet en tout cas de respecter les croyances ou les non-croyances de chacun.
Que certains soient libres de les lire autrement, mais que l'on impose pas à des élèves de 6e une lecture "religieuse", "priante" ou spirituelle de ces textes. Ils restent des écrits produits à un moment T de l'Histoire humaine - auxquels on est en droit d'accorder une valeur uniquement culturelle (ce qui est le cas de bon nombre d'élèves de 6e et de leurs familles, en tout cas dans l'enseignement public). Pour ma part, je pense que ces textes sont importants pour comprendre certains pans de la littérature occidentale, qui puise ses racines dans l'Odyssée, dans les pièces de Sophocle, dans les écrits de Cicéron tout autant que dans la bible.
Ce que je reproche plutôt aux programmes, c'est d'oublier les agnostiques ou les athées... (je ne sais pas si l'Abbé Meslier est au programme en lycée ?) et que l'enseignement du fait religieux favorise les dérives prosélytes (quand un professeur d'histoire entame un cours sur l'Islam sur un "Nous, les catholiques... " ou qu'une enseignante de lettres demande à des élèves de 11 ans de se faire offrir une belle bible pour Noël, seul cadeau valable à ses yeux...) je parle d'expérience !
Je préfèrais l'époque où ils n'étaient pas abordés, et où les familles étaient libres de les faire connaître ou pas à leurs enfants, et de la manière qui leur convenait, qui n'ést pas la même chez les catholiques, les israélites, les adventistes, les agnostiques, les maçons etc...
On formate les esprits à y voir un certain type de textes.
Ce que je dis s'applique au Coran et à toutes les autres formes de spiritualité ou de vision du monde.
Les extraits du Coran sont aussi possibles, et peuvent être proposés : rien n'est limitatif, justement. Le professeur est libre. Il peut aussi parler de la dimension symbolique : pourquoi non ? Les symboles représentent des idées morales qu'on lié au monde, et en particulier à la manière dont il se déroule et avance globalement. Simplement, il doit rappeler qu'il est impossible de prouver matériellement ces idées.
Néanmoins, parce que je considère qu'une république est constituée d'individus libres, il n'est pas question de tenir compte des pratiques religieuses collectives : cela ressortit à la politique, et non à la culture. En fait, on ne peut pas présupposer que les enfants qu'on a devant soi auront ou non une pratique religieuse, car si chaque individu est libre, cela veut dire que chacun peut agir comme bon lui semble à cet égard. Il peut même changer de religion, si cela lui fait plaisir. Ce n'est pas moi que cela gêne. Ensuite, néanmoins, en géoraphie humaine, on peut parler des groupes religieux existants : pourquoi pas ? Mais je ne vois pas en quoi cela doit influer sur le mode d'approche des textes. Tout au plus doit-on considérer qu'une religion localement importante, en nombre, justifie qu'on étudie un texte qui en est issu. Si on est entouré de bouddhistes, il peut s'avérer utile d'aborder quelques textes issus du bouddhisme ! Si on est entouré de catholiques adeptes de François de Sales, quelques textes de François de Sales. C'est bien ainsi que je raisonne. Mais cela, c'est pour le choix initial des textes. Ensuite, il faut bien sûr avoir une démarche rationnelle.
Je ne crois pas qu'il faille fétichiser les textes sacrés. Distinguer entre la pratique religieuse, fondée sur le sentiment, et la recherche objective, fondée sur la raison, l'intellect, ne se fait pas selon l'objet considéré, mais en soi, dans l'âme de chacun. Ce n'est peut-être pas le texte qui fait la foi, en réalité. Le texte n'est bien qu'un instrument. La foi l'anime, ou pas : il peut aussi rester lettre morte, n'est-ce pas.
Des idées qu'on liE au monde (erratum).
(J'ajoute que le nombre d'adeptes ne détermine pas à lui seul l'importance politique d'une religion : dans une république bourgeoise, comme est la nôtre, je suppose que les revenus des uns et des autres a aussi son rôle à jouer. François de Sales, par exemple, paraît socialement et financièrement moins bien représenté que Jean Calvin, a priori.)
Eh bien, que pasa ? Vous nous avez tous abandonnés, partout ? Remarquez, vous êtes libre. Mais pas même une petit visite pour signaler que vous avez lu un texte pour lequel on vous avait fait précisément signe ? Peut-être que l'intérêt n'y est plus; ce sont des choses qui peuvent se produire.
Ramiel : « Je ne crois pas en une culture légale sans dieu, et à une culture illégale qui en contient : cela ne veut rien dire. Au demeurant, cela revient à subventionner indirectement l'athéisme. La laïcité se pose donc bien comme s'exerçant contre le religieux. »
L'argument souligné me paraît bien sensé, bien vu. Quoique laïc ne signifie pas exactement athéiste, peut-être ?
Du côté du Québec aussi, des changements au programme des cours d'enseignement religieux ont été amenés qui ont soulevé grand débat, pas encore clos d'ailleurs. N'ai pas tout suivi. Je suis personnellement d'avis que l'enseignement religieux n'a pas véritablement sa place à l'école, à moins que toute la communauté y adhère. Foi et savoir sont distincts. Le hic, c'est qu'en bien des disciplines, les cours sont dispensés tel un credo à gober sans distance. Par contre, dans le contexte actuel des flux migratoires incessants, une introduction aux diverses religions me semble s'imposer. Une intro à développer selon les niveaux scolaires. Car les enfants constatent concrètement des différences entre eux, qu'ils ne s'expliquent pas bien, et pour cause. Dans cet esprit-là, la réforme me paraîtrait valable, mais l'instruction d'une nation échappe rarement totalement à la propagande ou aux partis pris, sauf erreur de ma part, non ?
Sayonara.
Je crois que si on était persuadé que tout enseignement endoctrinait, il faudrait supprimer l'enseignement en général. Même l'enseignement fondé sur une tradition nationale ne doit pas priver de sens critique vis à vis de cette tradition nationale. C'est d'ailleurs le gros défaut en France, que l'Education nationale tend à y sacraliser la tradition nationale sans recul, sans esprit critique, et donc de façon à pouvoir endoctriner les élèves mal aermés pour réfléchir par eux-mêmes.
Je n'ai pas vu l'article qui me faisait signe. Pouvez-vous me donner un lien ?
La Tribune de Genève m'a proposé d'ouvrir un blog en son sein, pour m'exprimer sur les questions qui me préoccupent. Après tout, cela vaut bien un blog du Monde. Surtout si c'est pour s'y entendre dire par des journalistes genevois que les Savoyards sont des dégénérés. Voyez : http://remimogenet.blog.tdg.ch . Pour discuter avec des Parisiens, on verra plus tard. Car du coup, je n'ai plus le temps.