J'ai revu dernièrement le film le plus lisse de David Lynch : A Straight Story (Une Histoire vraie). Le titre est un jeu de mots. Il s'agit d'une histoire familiale entre les deux frères Straight, Alvin et Lyle. Mais straight, c'est aussi ce qui est droit, direct. Or, est droite la ligne qui mène Alvin sur sa tondeuse à gazon jusqu'à Mount-Zion où habite son frère Lyle ; mais aussi, est droite son intention de se réconcilier avec ce frère avant de mourir ; et est droit, aussi, le fil narratif, alors que les films de Lynch suivent souvent des méandres labyrinthiques. (J'en ai déjà parlé à propos de Robbe-Grillet.)
De l'élévation du mont Sion, Alvin pourra, en quelque sorte, partir dans les étoiles. Car son souvenir le plus cher, c'est quand il évoquait, en compagnie de ce frère, la vie qu'il pouvait y avoir dans les autres mondes, alors que, l'été, ils étaient allongés la nuit, dehors, et qu'ils contemplaient les astres. Le film s'achève bien sûr par la réunion des deux frères, et surtout, par une entrée dans les étoiles, lesquelles sont montrées de façon récurrente, tout au long du voyage d'Alvin, mais qui, cette fois, sont pénétrées par lui, et par le spectateur : on les voit passer de chaque côté de l'écran, comme si on avançait.
Le mont-Sion est un port céleste : c'est son rôle traditionnel. David Lynch, fin connaisseur de la Bible, ne l'ignore nullement.
De fait, pour cette histoire assez traditionnelle, y compris dans son cadre, Lynch a choisi d'habiter entièrement l'esprit nourri de religiosité protestante qui règne au cœur des Etats-Unis, et dont il est lui-même issu, par son éducation. Cette référence à la culture occidentale classique est encore une cause de la linéarité du récit, du reste.
C'est un film où respire l'amour profond, la compassion qu'éprouve son réalisateur pour l'humanité (et visible particulièrement dans sa série Twin Peaks, à mon avis). Le plus beau, le plus émouvant, à cet égard, est la manière dont est rendu l'amour maternel de la fille d'Alvin, à qui on a enlevé ses enfants de façon injuste : Lynch aime bien (à juste titre) critiquer l'Etat quand il se montre inhumain, et agit en froid instrument mécanique, sans âme, de la société prise globalement. Cette mère blessée contemple, un soir, un enfant qui va chercher un ballon, alors que de l'eau jaillit, doucement et sans bruit, d'un petit arrosoir automatique. La pureté de cette image est digne des cinéastes asiatiques, de Kurosawa, d'Imamura. Les bleus et les verts dominent. Le tableau se met peu à peu en place, à la fois immobile et mouvant : le ballon pâle comme une lune apparaît d'abord sur le gazon vert, puis le petit garçon vient le chercher, et s'en retourne, toujours dans un grand silence. La beauté indicible de cette vision mélancolique luit dans l'œil de la mère esseulée et triste...
Mais Lynch n'oublie pas de créer, comme à son habitude, un monde plein de malédictions qui torturent, d'échos qui lient l'être humain d'une façon démoniaque. Une femme qui adore les cerfs en tue un régulièrement sur la route quand elle se rend à son travail, ce qu'elle est bien sûr absolument obligée de faire, rappelle-t-elle. Elle précise même le nombre excessif de milles qu'elle doit effectuer. Et elle ajoute qu''elle adore les cerfs ! Or, soudain, sans transition, comme on dit, elle jette un regard vers le ciel et, en voyant des nuages noirs qui s'amassent, s'écrie : "Mais d'où viennent-ils ?" En apparence, le récit subit ici une rupture, mais Lynch a clairement voulu créer un signe céleste : il s'agit de la volonté d'en haut, qu'il y ait une malédiction. C'est un mystère du karma de cette femme.
Néanmoins, conservant son sens pratique d'homme de la terre, Alvin ne médite pas sur l'énigme posée à cette dame : il fait cuire le cerf, et le mange. Il a quand même des remords, surtout quand la famille du cerf se met à le regarder depuis les hautes herbes ! Pour le coup, l'image appartient réellement au fantastique, je crois. Ces cerfs qui reprochent à Alvin son égoïsme sont des sortes de fantômes.
Un autre effet facile à saisir, et qui reprend des traits déjà présents ailleurs chez Lynch, est la petite maison qui brûle furieusement, et qu'Alvin voit comme dans un cauchemar, pendant que sa tondeuse dévale une pente et qu'il croit sa dernière heure arrivée. Or, finalement, on découvre qu'il ne s'agit que d'un exercice de pompiers. Mais cette maison qui brûle avait vraiment un air affreux, comme si l'enfer s'était emparé d'elle - voire de ses habitants, de ses ombres.
Les paysages agricoles et la musique chantent romantiquement et mélancoliquement l'Amérique profonde, et cela me rappelle toujours l'époque où je circulais dans le Jura, parce que j'y travaillais : j'écoutais en boucle la bande du film. Cela convenait merveilleusement à ce que je voyais. (Car, je le précise, notamment aux Parisiens, le département du Jura n'est pas partout montagneux, et il peut parfois être plutôt vallonné, simplement ; or, je circulais un peu partout, devant fréquemment me rendre à l'Inspection académique, à Lons-le-Saunier, ou au Rectorat, à Besançon : en ce temps-là, dans l'Education nationale, j'étais quelqu'un d'important !) Il y a, dans les lieux mêmes, des points de passage, qui sont également des points de référence géographique : la Grotte, le Mont-Sion. Tout est dans les mots, à vrai dire : dans ce qu'ils suggèrent. En dehors des cerfs directement et individuellement doués de sens moral, le film ne contient pas de fantastique !