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Mercredi 23 Janvier 2008

J'ai reçu la visite, il y a déjà quelque temps, d'un descendant helvétique de Gonzague de Reynold, à Bonneville. Il voulait évoquer l'ancien royaume de Bourgogne (que l'ami de Gonzague de Reynold Charles-Albert Cingria incarna dans la personne de la reine Berthe, la reine fileuse, la fée - un ange fait femme). On sait qu'elle régna à la fois sur la Suisse, la Savoie, et d'autres terres anciennement bourguignonnes. Car la Bourgogne a été un royaume, avant de devenir un duché du royaume de France.

Or, Bonneville est une cité intéressante, parce qu'elle fut la capitale du Faucigny, et que son château fut bâti par le comte Pierre II, surnommé le Petit Charlemagne : il était l'époux de la Dame du Faucigny, seigneurie qui pouvait se transmettre aux femmes et n'avait pas encore, à ce moment, été intégré à la Savoie, et elle lui en avait laissé la direction. Comme Pierre II est également appelé le fondateur de la patrie vaudoise, et que mon hôte venait directement de Lausanne, je me suis fait un plaisir de lui montrer ce qui reste du château édifié par ce grand homme.

Voyant les maisons de la place centrale de la cité, mon camarade déclara que le style en était bien plus proche qu'on ne le savait de celui du Pays vaudois : qu'il y retrouvait les mêmes traits, malgré cinq siècles de séparation, et le règne, ici, des Jésuites et des Barnabites, là, des Luthériens et des Calvinistes, d'une part ; et la différence de revenus des habitants, d'autre part.

Je l'ai emmené ensuite voir le clou de Bonneville, ce qui fait son originalité et sa gloire : la Colonne Charles-Félix, érigée sur le modèle de la colonne trajane en l'honneur du roi de Sardaigne qui a financé l'endiguement de l'Arve. Le prince y est debout, au sommet, face à la Pointe d'Andey, le mont sacré qui domine la ville, et qui est, en même temps, la demeure de son dieu tutélaire. De cet être magique qui trône dans sa montagne, Charles-Félix parut en son temps l'envoyé, ou l'incarnation !

Sans doute, parfois, l'esprit de ce dieu doit être vu, éclatant, des initiés et des poètes, et aussi des peintres, car William Turner et Ferdinand Hodler ont tous les deux cette Pointe d'Andey qui domine

Bonneville et son pont célèbre. Je suis sûr qu'un jour, ils y perçurent comme un vague crépitement dans l'air qui tourne autour d'elle, qui s'enroule sur son piton. Une sorte d'étincellement obscur, de rayonnement pâle se montra à leurs yeux. La pointe même devint, à leur regard éclairé, comme une épée incrustée d'étoiles. A son sommet, un astre particulier luisait.

Ils n'ont rien peint de tout cela, mais ils ont essayé d'en rendre l'éclat sourd, au travers de leur art. De véritables voyants eussent pu, dans la lumière de l'astre du sommet, voir se déployer les ailes d'un ange : j'en suis également persuadé.

Celui qui regarde attentivement cet endroit, ce point, pressent la présence d'un trône, et d'un ange énorme assis dessus ; il laisse choir ses jambes pareilles à deux tubes d'or, que sertissent des pierres précieuses de différentes teintes.

Depuis son siège auguste, cet être au front luisant veille sur la Cité, qu'il regarde, toutefois en n'omettant pas de jeter un coup d'œil, régulièrement, vers l'immense Ouest, pour ne pas perdre de vue les hauts dieux ses maîtres, et saisir leur volonté, telle qu'ils l'expriment depuis les hauteurs de leur palais du Bout du Monde !

Mais cette vision s'efface. Et si on fixe, revenu aux choses d'ici-bas, son œil sur le bloc inférieur qui soutient la Colonne Charles-Félix, on peut distinguer, sculptée en bas-relief, la Nymphe de l'Arve : la déesse de la rivière. Bonneville, en représentant cette immortelle, montre à quel point elle est la capitale de la vallée que la rivière parcourt. Elle trône à mi-chemin entre le mont-Blanc, dont Andey est un petit frère, et Genève, où l'Arve se jette dans le Rhône, y tressant ses cheveux d'or dans ses flots bleus, a dit Victor Hugo.

Sur le bas-relief de pierre, la Nymphe est représentée dominée par la Pointe d'Andey, ce qui confirme le rôle tutélaire de cette noble montagne ; et son pied est enchaîné par une chaîne d'or. C'est le roi Charles-Félix qui l'y a mise : il est un mage qui peut enchaîner les esprits et les divinités terrestres, les démons, comme on disait autrefois : il est semblable à Salomon, en cela !

Bref, Bonneville est une cité bien plus passionnante qu'on ne le croit et qu'elle en a l'air, mais c'est évidemment à condition de la remettre dans son contexte historique, et même, cosmique : cela va de soi.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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