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Samedi 26 Janvier 2008

En France, je crois, on lit trop de traductions. Cela permet l'ouverture sur le monde à bon compte. Cela me rappelle ce que me disait mon père des restaurants chinois d'Occident : les recettes sont édulcorées pour que le goût ne soit pas heurté.

Une langue, n'est-ce pas, ce n'est pas seulement du sens. Je suis persuadé, en ce qui me concerne, que des sons, mais aussi de leurs agencements, naissent des émotions particulières, des sentiments, et qu'une idée même ne reste vivante que dans cette atmosphère propre à une langue. C'est pourquoi, après avoir lu, comme tout le monde, beaucoup de traductions, j'ai tâché d'apprendre à lire les langues étrangères, notamment l'anglais. Et alors, j'ai compris à quel point cette langue dégageait une tout autre impression que le français. Essentiellement fondée sur les voyelles, elle est susceptible de créer des rythmes bien plus vigoureux qu'en français, puisque l'accent tonique s'entend mieux, et elle est propre à l'invention d'images - à la vivacité dans les couleurs, aussi. En revanche, les enchaînements d'idées sont moins nettement établis qu'en français, lequel est régulier jusque dans sa répartition des consonnes et des voyelles, ce qui en fait en réalité une langue moins fondée sur le sentiment et davantage sur la sensation des formes : cela en fait une langue plus formelle, pour ainsi dire.

Evidemment, en philosophie, une traduction perd moins qu'en poésie - et cela, d'autant plus que l'anglais des intellectuels contient, comme son équivalent français, nombre de latinismes et d'hellénismes faciles à traduire d'une langue à l'autre, et comme interchangeables.

En poésie, l'attachement croissant du public pour les traductions a été une véritable catastrophe. Pour moi, c'est une des raisons pour lesquelles le public s'est détaché de la poésie, qui en traduction perd beaucoup. Car bien sûr, la poésie, ce sont des associations d'idées, des images, mais c'est aussi du son, de la musique, des agencements sonores qui créent, mystérieusement, des émotions spécifiques, difficiles à définir et donc à restituer fidèlement - ou simplement à vérifier qu'elles sont bien présentes -, en traduction, mais qui sont bien réelles, quoique les critiques en négligent généralement la portée - et, à vrai dire, nombre de poètes, aussi. Or, je crois que plus les poètes de référence (tel Hölderlin) ont été lus en traduction, plus les poètes ont négligé cet aspect. La poésie est du coup devenue inaudible.

On dit que la poésie libre est née lorsque Mallarmé a traduit Poe, et Guillaume Apollinaire, lui-même, a imité constamment des traductions en vers libres de la poésie slave ou allemande. Le sens a prévalu sur la musique des mots avec l'ère des traductions.

Cela dit, celle-ci renvoie à une universalisation de la culture, et on ne peut pas, en soi, se plaindre d'être sorti des références exclusivement françaises. La poésie allemande était réellement indispensable à connaître, et l'allemand n'était pas une langue très connue. Tout est une question de mesure. L'universalisation de la culture est bonne en soi, mais on peut en dire autant de la mondialisation, sur le plan économique. Ensuite, il faut quand même mesurer les effets catastrophiques que peut avoir la globalisation culturelle, afin de les limiter, ou d'entrevoir une autre façon de s'universaliser. Une forme d'altermondialisme appliqué à la littérature est, selon moi, d'apprendre à lire les autres langues, et d'accepter d'aborder moins le sens qui circule dans le crâne des étrangers, et davantage leurs sentiments, qui se transmettent dans leurs langues. Le vrai scandale est l'argent qu'on dépense pour enseigner à tous les enfants de France l'anglais plus une autre langue étrangère, et que le résultat soit l'incapacité totale à lire de l'anglais dans le texte, et l'accroissement du marché des traductions. Car le pire est bien que c'est surtout de l'anglais qu'on traduit, alors que tous les Français sont censés savoir parler anglais. Cela montre une vraie incapacité à entrer dans le système émotionnel, dans le psychisme propre aux autres, et une volonté de le remplacer par une appréhénsion superficielle des concepts que ce psychisme contient. On se donne à bon compte un universalisme de façade, qui demeure dans la sphère facile des informations convenues, toutes faites, aseptisées, passées aux moules de la traductologie moderrne, davantage fondée sur une équivalence de sens dans l'abstrait, que sur une émotion s'enracinant en profondeur dans les individus. Au lieu d'universalisation, ce qu'il faudrait avoir, la manie des traductions tend à la massification, à l'uniformité statique des références culturelles. Si, en science, le dommage est limité, en art, dans la partie proprement artistique de la littérature, il est considérable, et constamment sous-estimé. En tout cas, c'est mon avis.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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Commentaires

D'accord avec ce billet qui met le doigt là où cela fait mal. Car à l'inverse, les traductions de Baudelaire en anglais (par exemple) ne rendent pas la beauté de la langue. C'est un vaste débat. Chaque langue est tellement spécifique. "Traduction" a la même origine que le mot "trahir " . Que peut-on faire ?

Commentaire n° 1 posté par: dasola(site web) le 26/01/2008 - 12:34:31
Réaffirmer
Commentaire n° 2 posté par: Ramiel(site web) le 26/01/2008 - 12:50:51
Réaffirmer que la langue est le matériau physique (et non théorique, idéel) de la poésie - en particulier -, je suppose : on l'oublie trop, qu'une langue est matérielle, et que chaque langue est différente justement par la nature et l'agencement de ses sons, de telle sorte que la poésie est essentiellement (ou pour moitié) aussi intraduisible que la musique peut être transposée mécaniquement en images, ou en formes (pour la sculpture). Le sens paraît seul compter, mais c'est qu'on n'est pas attentif à son ressenti réel.
Commentaire n° 3 posté par: Ramiel(site web) le 26/01/2008 - 12:54:41
Il y a toujours plusieurs niveaux de lectures. Lire c'est évoluer dans un texte. Ce n'est pas si grave de passer par le filtre d'une traduction. On peut revenir au texte. Même en français : nous parlons pas tout à fait le même qu'au XVIIIe. Lire, relire, prolonger : les grands textes sont inépuisables.
Commentaire n° 4 posté par: Ulrich(site web) le 27/01/2008 - 17:06:33

Je crois quand même que lire de la poésie en traduction, ce n'est pas très grave, mais qu'on en a vite fait le tour : ce n'est pas inépuisable, non.


Au demeurant, le danger de la traduction de la philosophie est aussi de tout ramener aux concepts classiques, qu'on peut inlassablement exprimer par des hellénismes, adaptables dans presque toutes les langues occidentales. Je crois que cela fait tourner en rond.


Cela dit, il faut bien lire des traductions, de temps en temps. Ce qui est mauvais, c'est d'une part de ne pas s'intéresser aux langues dont les livres sont traduits, d'autre part de ne lire que des traductions : on est sûr de n'être face qu'à de la culture édulcorée, et comme aseptisée, congelée, déjà à demi morte.


En tout cas, c'est mon avis.


Chacun fait ce qu'il veut. On peut être choqué par mon article parce qu'on a pris l'habitude de lire des traductions et qu'on ne pensait pas que ce fût mauvais, on trouvait cela tout à fait normal et légitime. Mais enfin, non, de la poésie en traduction, cela n'a vraiment rien d'inépuisable. A la rigueur, on peut lire plusieurs traductions différentes d'un même texte : en ce sens, c'est inépuisable. Après avoir lu la traduction de l'Odyssée par Bérard, j'ai lu celle de Leconte de Lisle : cela m'a bien éclairé. Mais trouver inépuisable la traduction d'un poème, je trouve cela plutôt bizarre. Personnellement, la poésie en traduction, je trouve cela vite épuisant.

Commentaire n° 5 posté par: Ramiel(site web) le 27/01/2008 - 17:32:12
Nous sommes d'accord sur un point : on se contente trop de traduction. C'est le règne de la communication. La langue n'est plus considérée autrement que comme un code. Vision terriblement hygiéniste au fond : un code qui donne accès à des idées, ou des images.
Quant au fait que la  traduction d'un poème vous épuise, c'est votre problème. ça ne rend pas le texte forcément épuisé ou épuisable. Il existe en dehors de son lecteur.
Commentaire n° 6 posté par: Ulrich(site web) le 27/01/2008 - 18:20:44
La traduction d'un poème est un autre poème, en ce sens qu'aucune traduction ne coïncide avec l'original sur tous les plans : sonorités, rythme, syntaxe, sens, connotations ...

Mais ce qui est sûr, c'est que si le poème était véritablement poétique, et que le traducteur est lui- même poète, le résultat final est un poème également riche, quoique autre. Il fait rêver et penser , et sans s'épuiser. Et c'est ça qui est beau dans la poésie.

Ramiel va encore s'insurger contre cette perception de la poésie, lui qui ne jure que par les sons... ce qui me fait sourire, car il y a mille et une façon de dire le français (et les autres langues), et de le faire chanter.
Commentaire n° 7 posté par: Groseille le 28/01/2008 - 00:46:59
Est-ce que c'est le fait de la traduction qui déplaît à Ramiel, ou ne serait-ce pas plutôt le fait qu'on néglige trop que notre lecture soit une traduction et donc pas le poème original dans la langue de son auteur, la langue apparaissant ici tel le véhicule de son univers et de son être ?

C'est ce sur quoi votre texte, Ramiel, me fait me poser. Ça me rappelle aussi les années où je travaillais dans les télécommunications. Un collègue de langue maternelle anglaise, historien de formation et journaliste pigiste, nous soumettait parfois des expressions anglophones, en quête d'une traduction qui rendrait une équivalence de sens, et de forme si possible. Je n'ai malheureusement pas d'exemple en tête, tout ça est déjà un peu loin, mais nous avions du plaisir à faire l'exercice. C'était pas donné d'avance. Par exemple, une locution un peu coquine dans l'esprit en appelait une du même ordre en français, ce qui était privilégié sans plus de difficulté même si les éléments qui la fondaient en anglais devaient pour cela disparaître.

Perso, je lis [trop] peu en langue étrangère. C'est fou aussi comme je me plais dans la seule contemplation des signes qui ne me sont pas familiers, habituels. Ainsi des poèmes de Celan en allemand, ou de la calligraphie arabe, encore plus lorsqu'elle ressort de la plume d'un artiste. Hassan Massoudy, par exemple : un ravissement qui dure. C'est comme dans le cas d'une chanson : rien de plus sublime quand musique et texte se marient ou se posent l'un contre l'autre dans une concordance inouïe.

Il faut aller écouter ce Poésie sur parole, en compagnie d'Adonis. On y fait lecture de ses poèmes en arabe, une réelle invitation à se mettre en disposition pour cueillir le sens à travers le souffle et les sons, à défaut de la saisie lexicale...
Commentaire n° 8 posté par: marie danielle le 28/01/2008 - 01:36:18
Par ailleurs, depuis quelque temps j'ai commencé à tenter de poser un regard distancié sur mon recours spontané à l'anglais, en maints commentaires. Ainsi que je l'ai déjà exprimé ici ou là, je serais entourée de pays d'une autre langue, le même phénomène se produirait. Mais tout de même, ça ouvre quelques pistes de réflexivité de considérer la chose. Mais c'est trop récent pour que je sois à même d'en articuler uen seule amorce. Ou est-ce plutôt que ça demande à être cultivé à l'ombre des regards, au moins en ses débuts.
Commentaire n° 9 posté par: marie danielle le 28/01/2008 - 01:43:44

Ulrich, d'abord, les critères qui rendent un texte inépuisable en théorie sont finalement subjectifs : c'est un peu un lieu commun, de dire que les grands textes sont inépuisables. Qu'est-ce que c'est, les grands textes ? Les professeurs ont leurs goûts. Aucun texte n'est parfait complètement, ni inépuisable absolument. La qualité des textes n'est pas du blanc au noir : c'est relatif ; on pourrait créer une hiérarchie progressive.


Par ailleurs, Valère Novarina dit qu'un texte n'a aucune forme d'existence tant qu'il n'est pas lu, prononcé (ne serait-ce qu'intérieurement), et je crois qu'il a raison. Les signes alphabétiques imprimés sur du papier (ou sur un autre support) n'ont en soi aucune valeur, ils ne sont réellement qu'un outil vide de vie propre, pour le coup.


Groseille, on dirait que vous ne savez pas que les lettres de l'aphabet renvoient à des sons précis, d'ailleurs signalés dans le dictionnaire pour chaque mot de la langue : on en a toujours la transcription phonétique. C'est stupéfiant. Vous confondez avec l'écriture chinoise, qui effectivement peut se prononcer différemment, et se comprend dans plusieurs langues différentes.


Ensuite, Groseille, la traduction publiée est toujours moins poétique que le poème original, et la preuve est celle-ci : lorsqu'un endroit du poème original est confus, obscur, prête à plusieurs interprétations, on ne demandera jamais à un traducteur de laisser cette obscurité, cette confusion, car on dira que s'il l'a laissée, c'est parce qu'il ne sait pas traduire correctement. Il doit faire un choix clair, comme on dit. C'est cette clarté du sens qui finalement prévaut, dans la traduction, même d'un poème. Or, Mallarmé avait raison de dire :
Le sens trop précis rature
Ta vague littérature.

La poésie perd toujours de son charme, lorsque son sens est clarifié.
Ensuite, il est complètement faux que je ne jure que par les sons. Les alliances de mots, les associations de sens peuvent être traduites : c'est vrai ; il n'est pas absolument inutile, ni spécialement criminel de traduire de la poésie. Mais cela, je l'ai déjà dit dans l'article ci-dessus, qu'il faut lire, à mon avis, avant de prononcer des jugements. La vérité est que l'importance que je donne aux sons est légitime mais qu'elle scandalise ceux qui pensaient que seul le sens théorique avait une réelle importance. Or, moi, je dis que le sens théorique, le système d'idées, est comme un peuple de poissons : si l'environnement sonore que constitue la langue n'y est pas, s'il n'est pas correct, on se retrouve comme avec des poissons hors de l'eau, vitrifiés, éventuellement, mais bien morts ; ou alors, on voit mourir des poissons d'eau douce dans l'eau de mer, ou inversement. La langue comme système de sons est l'atmosphère des idées. Je ne dis pas qu'elle peut se se passer des idées. Je dis que les idées sans l'atmosphère qui leur convient sont mortes et empaillées, au mieux, décomposées, au pire. Je ne sais pas pourquoi on ne veut pas le comprendre.


Sinon, Marie-Danielle, ce que vous dites est bien intéressant. Qu'est la poésie arabe (ou latine, ou chinoise) sans l'appréhension de la longueur des syllabes, qui en français n'est pas clairement appréhendée, en général, justement ? La langue que j'ai le plus pratiquée est l'anglais, mais avec les poètes en dialecte savoyard, j'ai pu faire une expérience intéressante, de poètes au départ bilingues, qui ont fréquemment, au XIXe siècle, composé des poèmes tantôt en français, tantôt en dialecte. Or, tout le monde s'accorde à reconnaître que les poèmes en dialecte ont plus de fraîcheur, et qu'ils plongent davantage et l'auteur, et le lecteur, dans l'atmosphère propre aux sujets abordés, ou aux points de vue adoptés, qu'ils sont, en un mot, bien plus vivants. Tout n'est pas interchangeable. De fait, les poèmes en français sont souvent abstraits, pleins d'idées générales, ou de renvois à l'histoire officielle, tandis que les poèmes en patois des mêmes poètes sont pleins de satire, de jeux d'esprit, de merveilleux, de folklore, et ainsi de suite. Les langues ne dégagent réellement pas les mêmes impressions. Mais on ne s'en aperçoit que quand on a pratiqué la lecture de différentes langues, pour ce qui est de la poésie. Or, les polyglottes ne lisent pas toujours de la poésie, et les amateurs de poésie ne sont pas souvent polyglottes.

Commentaire n° 10 posté par: Ramiel(site web) le 28/01/2008 - 08:05:41
Errata : les lettres de l'aLphabet ; un seul SE dans : "qu'elle peut se passer des idées" (la langue).
Commentaire n° 11 posté par: Ramiel(site web) le 28/01/2008 - 08:10:39
Ramiel, faut arrêter de vous fatiguer à faire le bouche à bouche avec les poissons mourants ! Et ça vous fait une de ces haleines !

Quel mauvais esprit je fais.

Je ne sais pas si je saurais être pleinement d'accord avec Valère Novarina ainsi que vous quant à l'existence d'un texte accordée ultimement par sa prononciation : j'ai passé ma vie à lire sans jamais le faire tellement à voix haute, et ces écrits ont vécu en moi, ont grouillé de leur vie en moi plus que l'on ne s'en rend proprement compte soi-même. Ou alors, c'est que je les entendais ? Il est vrai que, à la petite école, nous faisions des exercices de lecture à voix haute : peut-être que cette résonance-là aussi a perduré en moi. Avant de dormir hier, j'ai lu quelques poèmes de Celan, mes lèvres bien closes, et si vous saviez toutes les voix qui s'élevaient !! Je me suis endormie tout contre elles.

Sayonara.
Commentaire n° 12 posté par: marie danielle le 28/01/2008 - 14:33:11
Enfin, Marie-Danielle, je parle de prononciation intérieure : de sons intériorisés, qui sont ceux de la lecture silencieuse. J'en parle au-dessus, dans ma réponse à Ulrich, et j'en ai déjà parlé dans mes divers articles sur la poésie, par exemple Sons physiques et poésie. La lecture intérieure fait résonner intérieurement les sons. Elle aussi fait venir un texte à la vie. Je voulais juste dire qu'indépendamment de la lecture, un texte n'est rien, parce que l'alphabet en soi n'est pas le texte, mais son code sonore, le moyen d'en représenter les sons.
Commentaire n° 13 posté par: Ramiel(site web) le 28/01/2008 - 17:49:35
Parle pas la bouche pleine Ramiel, Maman te l'a souvent dit !
Commentaire n° 14 posté par: iPidiblue surveille ses petits le 28/01/2008 - 18:13:48
Mais non : comme vous, elle adorait voir l'alchimie de la viande mise en pâte primordiale par ma salive mercurielle, au fond de ma bouche.
Commentaire n° 15 posté par: Ramiel(site web) le 28/01/2008 - 18:21:19
Z'êtes un intime d'iPidiblue, Ramiel ? Ça se corse, avec marc de cas fait.

Si je pige, cette fois, lorsque vous dites à Ulrich "que la langue est le matériau physique", cela signifiait/incluait la "prononciation intérieure", donc. Mazette, c'était l'évidence même !!

Je devais avoir la tête dans la gueule du Lion, occupée à curer le tartre de sa dentition, je suppose, pour n'avoir pas bien entendu ce qu'il marmonnait durant ce temps.
Commentaire n° 16 posté par: marie danielle le 28/01/2008 - 19:32:32
Ramiel,
être langage ou ne ne pas être ...
un texte exite-t-il en dehors de son lecteur? On peut résoudre la question en disant qu'au moment où le texte est écrit, il est lu par son auteur. Si on écrit, on lit, on réécrit, on relit... Ces séparations comme ces débats sont bien réthoriques. Je pense que le texte (tout texte) existe au moment de sa production, et qu'il n'a pas besoin d'une réception (de l'Autre) pour exister.
Un grand texte, est-ce que ça existe? Quelle est sa carte d'identité? Selon quel critère? Je ne saurais le dire, mais je n'en pense pas moins qu'un grand texte est une réalité qui peut se rencontrer.
What else?
Commentaire n° 17 posté par: Ulrich(site web) le 28/01/2008 - 22:25:19

"Le vrai scandale est l'argent qu'on dépense pour enseigner à tous les enfants de France l'anglais plus une autre langue étrangère, et que le résultat soit l'incapacité totale à lire de l'anglais dans le texte, et l'accroissement du marché des traductions. "
Est-ce vraiment une question d'argent ? Le problème se situe ailleurs : il faudrait plutôt repenser l'usage de cet argent - en proposant davantage d'heures de cours de langue étrangère et surtout, en petits groupes... avec du matériel approprié. Introduire davantage de littérature aussi... Je parle d'expérience.


Quant à la traduction, c'est toujours une question de perte et de gain...  d'un côté comme de l'autre. Je suis d'accord : lire un texte en VO et lire ensuite sa traduction, cela peut donner l'impression d'avoir lu deux textes différents - ce n'est pas seulement une impression, en réalité : ce sont bien deux textes différents, le second pouvant être une pâle copie de l'original, ou bien un texte de qualité qui permette d'aller au plus près de l'original. Il y aura néanmoins toujours un décalage, mais pas nécessairement d'édulcoration.


Dans le même temps, je lis beaucoup de traductions - du japonais, du chinois, de l'espagnol, ou encore des langues scandinaves... et sans ces traductions, je n'aurais pu avoir accès à des textes qui, justement, permettent de découvrir d'autres cultures et des littératures loin d'être uniformisées ou aseptisées par la traduction... les traducteurs s'efforçant de rendre au mieux dans la langue d'arrivée les spécificités de l'autre langue/culture...


Concernant la poésie, cela se pose différemment, comme vous l'expliquez très bien plus haut.  Je me suis amusée, de mon côté, à comparer deux traductions d'un même poème(http://blongre.hautetfort.com/archive/2008/01/09/deux-traductions-deux-visions.html)


Je conseille aussi d'aller lire ce qu'écrit une traductrice de poésie (bengali-français et vice-versa) sur son blog http://www.nuage-9.com/

Commentaire n° 18 posté par: Blandine(site web) le 29/01/2008 - 00:49:53

Marie Danielle, j'opposais simplement le son qui véhicule l'idée, à l'idée saisie indépendamment (et abstraitement) du son qui le véhicule. Or, dans le cas de la lecture silencieuse, je crois, je l'ai souvent dit, que le son résonne silencieusement, dans l'âme, et non qu'il n'existe pas. C'est exactement comme les images intérieures, ou comme les mélodies qu'on entend en rêve : cela existe. Cependant, il existe aussi des codes purement visuels qui expriment des idées, et ne correspondent à aucun son en particulier : c'est le cas, dans la langue, des marques du pluriel, par exemple. Ou, dans la vie, des panneaux du code de la route. Cela dit, la poésie pour moi s'appuie sur les sons, qu'ils soient prononcés à haute voix ou prononcés psychiquement seulement. Bref, Marie Danielle, il existe plusieurs choses distinctes, qu'il ne faut pas confondre.


Blandine, vous avez raison, et en fait, j'ai lu toute une anthologie de la poésie japonaise en français, et j'ai même commencé une anthologie de la poésie chinoise, par curiosité. En revanche, pour l'espagnol, en tant que francophones, nous devrions pouvoir comprendre un texte si une traduction est en regard, et j'ai lu, sans l'avoir appris à l'école, plusieurs textes en espagnol en maintenant une traduction en regard, justement ; ainsi des Nouvelles exemplaires de Cervantès, ou le Burlador de Seville, de Tirso de Molina.


Il n'est bien sûr pas scandaleux de dépenser de l'argent pour faire apprendre l'anglais, mais vous avez raison : la pédagogie ne doit pas être très bonne. Je crois qu'elle part beaucoup trop de la théorie grammaticale, qu'elle n'entre pas dans la langue en tant que système de sons, chargés à la fois de sens et d'émotion, mais comme un système de formes rationnelles, seulement chargées de sens. En fait, la pédagogie devrait justement s'appuyer sur la poésie, au lieu de s'appuyer sur les travaux des linguistes ! Je suis persuadé que, malgré les apparences qui disent le contraire, cela serait bien plus efficace.

Commentaire n° 19 posté par: Ramiel(site web) le 29/01/2008 - 07:55:51
La pédagogie des langues, vaste question dont je ne m'occupe plus vraiment, mais qui continue à m'intéresser... les choses se sont améliorées depuis quelques années puisque l'on ne sépare plus la grammaire du sens (c'est déjà un progrès !) ; de même, la phonologie est à présent comprise dans les compétences grammaticales à acquérir. De mon côté, j'avais souvent eu l'occasion de travailler à partir de poèmes et de chansons avec mes élèves de lycée (je n'utilisais pas de manuel) et malgré les réticences de certains, ces expériences furent plutôt positives.
Commentaire n° 20 posté par: Blandine(site web) le 29/01/2008 - 10:42:35
Je me souviens qu'en Terminale, dans mon petit texte argumenté en anglais, le professeur m'avait mis une mauvaise note parce que j'avais osé dire (dans un anglais correct, de l'aveu de tous, pourtant) que l'anglais du commerce ne m'intéressait pas, et que je ne l'apprenais que pour lire la poésie anglaise ! Elle était scandalisée. Mais je pense qu'on devrait apprendre des chansons en anglais aux enfants, en réalité, et ne pas les leur traduire. Par exemple, on peut créer un décor dans lequel tous les objets présents dans la chanson seront présents, et les montrer au fur et à mesure qu'on chante, dans une sorte de danse. En tout cas, il n'est pas trop dur d'avoir de bonnes idées, au vu de ce qui se fait !
Commentaire n° 21 posté par: Ramiel(site web) le 29/01/2008 - 10:48:06
La traduction des chansons anglaises est parfois délicate. Un de mes jeunes collègues angliciste encourage ses élèves à apporter les textes qu'ils aiment écouter mais il fait deux catégories, et la 2° est la plus fournie : celles qu'on peut traduire en classe et celles qui sont  codées, trop indécentes.
Commentaire n° 22 posté par: Groseille le 29/01/2008 - 21:36:35
Je ne pense pas possible d'enseigner la poésie. En donner le goût , la faire découvrir en la lisant, en la faisant lire ou écouter dire , oui .
Commentaire n° 23 posté par: Groseille le 29/01/2008 - 21:41:09
J'enseigne la poésie et je ne vois pas du tout le problème que cela pose. Tout peut s'enseigner. Il n'y a pas d'un côté le sacré divin et mystique, de l'autre le reste du monde. Pas du tout. Tout, en ce monde, a une part qui le lie à fois à la Terre et au Ciel, je dirai. La poésie a aussi une part de terrestre. La valeur de l'agencement des sons est difficile à saisir pour la pensée occidentale ordinaire, qui comprend mieux ce qui s'étend dans l'espace, mais elle existe. Il suffit d'y penser avec force et rationalité.
réponse de: Ramiel (site web) le 30/01/2008 - 07:58:21
C'est sans doute confortable de ne pas voir les problèmes.

Ramiel, je n'écoute pas les sons dans le dictionnaire et j'ai appris à dire l'alexandrin comme il faut au théâtre, je ne suis pas complètement anormale.

Mais quand je parle de la diversité des prononciations je fais (très bêtement) allusion aux différences régionales de prononciation, on dit les accents, je n'ai pas approfondi pourquoi. Cela touche non seulement les sons considérés un par un mais encore l'accent de phrase etc... C'est une question d'oreille. Apollinaire , qu'on peut entendre dire "Le Pont Mirabeau" et "Marie" sur un enregistrement mis en ligne ne dit certes pas ces textes comme les comédiens d'aujourd'hui ni les liseurs tels que ma pauvre personne.
Commentaire n° 24 posté par: Groseille le 30/01/2008 - 18:49:56

Oui, on pourrait trouver un système qui restitue encore plus fidèlement la prononciation, et chaque auteur aurait son code. Cela ferait comme au Moyen Âge, les manuscrits écrivaient le français différemment selon les locuteurs ou les destinataires. Le picard était ainsi traduit en champenois d'Amiens à Troyes.


On peut aussi essayer de paraître intelligent en inventant des problèmes qu'on est le seul à voir, vous savez.

Commentaire n° 25 posté par: Ramiel le 31/01/2008 - 11:06:01
Oui, la poésie est rythme. Pas seulement elle, d'ailleurs : Céline, dans les "Entretiens avec le professeur Y" parle de sa "petite musique". Et la prose de Vialatte tient en partie sa majesté de ce que son auteur y pratique souvent l'alexandrin caché.

La poésie est rythme et ce rythme oblige celui qui la déclame à un certain rythme respiratoire. Dans de nombreuses religions pourvue d'une langue sacrée c'est ce qui permets certaine pratiques spirituelles basées sur la récitation  (outre le pouvoir "vibratoire" de certaines voyelles).

Même un texte imprimé à ses rythmes propres selon les caractères utilisés et selon la langue. L'allemand par exemple, mais plus encore le finlandais, ont des mots interminables, couvrant parfois une ligne entière, ce qui rend l'emploi de certains caractères peu recommandable.  Inversement, les langues latines ont leurs phrases ponctuées de mots de deux voire une seule lettre ce qui change totalement leur aspect.

Au fond, même dans les arts plastiques, tout est fondé sur le rythme. La composition de la surface crée un rythme. On n'y échappe pas. Et je ne parle pas de l'architecture.
Le rythme, la respiration... J'ai mis des années à comprendre ça.

Pour revenir à ce que vous disiez de la traduction, le rythme propre à chaque langue est en général impossible à rendre. Le traducteur a alors deux options : trouver dans sa langue un rythme approchant au risque de trahir la pensée de l'auteur ou trouver dans sa langue un autre rythme qui rende la pensée de l'auteur mais qui souvent aura peu à voir avec le rythme original.

Je disais à mes élèves : "pour que votre ciel soit "réaliste" il ne faut pas user d'un bleu qui ressemble au bleu du ciel mais qui d'un bleu qui provoque une sensation semblable à celle que l'on éprouve en contemplant le ciel. Et c'est rarement le même bleu. Donc pour être vrai il faut mentir".

Ce que vous dites de l'enchainement logique des idées en français me rappelle une traduction de l'espagnol que j'ai faite il y a quelques années. Il s'agissait d'une description de la ville de Cordoue pour un guide de voyage (rien de particulièrement poétique, donc). L'original  traduit littéralement traduit ne semblait qu'une suite de visions et l'ensemble confinait à l'hallucinatoire. Il a fallu que je remette dans la version française toute une série de "après cela", "ensuite", "peu après" pour réarticuler chronologiquement et donc logiquement ses visions et les rendre acceptables pour le lecteur français d'un guide de voyage standard.
Comme quoi même deux langues très proches linguistiquement impliquent des approches différentes du réel.

Pardon pour cette intervention un peu longue.
Commentaire n° 26 posté par: Pablo(site web) le 31/01/2008 - 12:39:34

Mais non, c'était bien : le bleu du ciel restituant une impression, et qui peut n'être même pas le bleu, mais une autre couleur, c'est exactement cela ! On ne peut pas mieux dire. Il y a bien représentation du réel, mais à partir de l'âme.


Le rythme d'une image, c'est celui du regard. En fait, cela se traduit par l'idée de proportion, ou de disposition, ou alors de contrastes.


Une langue est en fait une oeuvre d'art, au départ. Une oeuvre d'art collective, créée par l'âme nationale, pourrait-on dire. Ce n'est pas un outil de communication forcément complexe. La rhétorique complexifie le langage, mais la complexité ne crée pas les langues.

Commentaire n° 27 posté par: Ramiel(site web) le 31/01/2008 - 12:46:50
sur notre dèficiense à lire l'anglais ...je pense que il y a beaucoup plus de français qui lisent l'anglais que d'anglosaxons qui lisent le français
Commentaire n° 28 posté par: pierre bx le 11/02/2008 - 14:02:28
Oui, mais il y a aussi beaucoup plus de Français qui lisent des traductions de l'anglais que d'anglophones qui lisent des traductions du français. Peu m'importe le rapport de force. Peu m'importe la compétition entre les nations. Peu m'importe le rang de la France dans le monde, lorsqu'il s'agit de littérature. Ce qui m'importe, c'est le bas niveau d'une culture dominée par des traductions, qu'elles soient faites à partir de l'anglais, du russe, du chinois, du latin, ou de quoi que ce soit d'autre.
Commentaire n° 29 posté par: Ramiel(site web) le 11/02/2008 - 17:30:15
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