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Samedi 26 Janvier 2008

En France, je crois, on lit trop de traductions. Cela permet l'ouverture sur le monde à bon compte. Cela me rappelle ce que me disait mon père des restaurants chinois d'Occident : les recettes sont édulcorées pour que le goût ne soit pas heurté.

Une langue, n'est-ce pas, ce n'est pas seulement du sens. Je suis persuadé, en ce qui me concerne, que des sons, mais aussi de leurs agencements, naissent des émotions particulières, des sentiments, et qu'une idée même ne reste vivante que dans cette atmosphère propre à une langue. C'est pourquoi, après avoir lu, comme tout le monde, beaucoup de traductions, j'ai tâché d'apprendre à lire les langues étrangères, notamment l'anglais. Et alors, j'ai compris à quel point cette langue dégageait une tout autre impression que le français. Essentiellement fondée sur les voyelles, elle est susceptible de créer des rythmes bien plus vigoureux qu'en français, puisque l'accent tonique s'entend mieux, et elle est propre à l'invention d'images - à la vivacité dans les couleurs, aussi. En revanche, les enchaînements d'idées sont moins nettement établis qu'en français, lequel est régulier jusque dans sa répartition des consonnes et des voyelles, ce qui en fait en réalité une langue moins fondée sur le sentiment et davantage sur la sensation des formes : cela en fait une langue plus formelle, pour ainsi dire.

Evidemment, en philosophie, une traduction perd moins qu'en poésie - et cela, d'autant plus que l'anglais des intellectuels contient, comme son équivalent français, nombre de latinismes et d'hellénismes faciles à traduire d'une langue à l'autre, et comme interchangeables.

En poésie, l'attachement croissant du public pour les traductions a été une véritable catastrophe. Pour moi, c'est une des raisons pour lesquelles le public s'est détaché de la poésie, qui en traduction perd beaucoup. Car bien sûr, la poésie, ce sont des associations d'idées, des images, mais c'est aussi du son, de la musique, des agencements sonores qui créent, mystérieusement, des émotions spécifiques, difficiles à définir et donc à restituer fidèlement - ou simplement à vérifier qu'elles sont bien présentes -, en traduction, mais qui sont bien réelles, quoique les critiques en négligent généralement la portée - et, à vrai dire, nombre de poètes, aussi. Or, je crois que plus les poètes de référence (tel Hölderlin) ont été lus en traduction, plus les poètes ont négligé cet aspect. La poésie est du coup devenue inaudible.

On dit que la poésie libre est née lorsque Mallarmé a traduit Poe, et Guillaume Apollinaire, lui-même, a imité constamment des traductions en vers libres de la poésie slave ou allemande. Le sens a prévalu sur la musique des mots avec l'ère des traductions.

Cela dit, celle-ci renvoie à une universalisation de la culture, et on ne peut pas, en soi, se plaindre d'être sorti des références exclusivement françaises. La poésie allemande était réellement indispensable à connaître, et l'allemand n'était pas une langue très connue. Tout est une question de mesure. L'universalisation de la culture est bonne en soi, mais on peut en dire autant de la mondialisation, sur le plan économique. Ensuite, il faut quand même mesurer les effets catastrophiques que peut avoir la globalisation culturelle, afin de les limiter, ou d'entrevoir une autre façon de s'universaliser. Une forme d'altermondialisme appliqué à la littérature est, selon moi, d'apprendre à lire les autres langues, et d'accepter d'aborder moins le sens qui circule dans le crâne des étrangers, et davantage leurs sentiments, qui se transmettent dans leurs langues. Le vrai scandale est l'argent qu'on dépense pour enseigner à tous les enfants de France l'anglais plus une autre langue étrangère, et que le résultat soit l'incapacité totale à lire de l'anglais dans le texte, et l'accroissement du marché des traductions. Car le pire est bien que c'est surtout de l'anglais qu'on traduit, alors que tous les Français sont censés savoir parler anglais. Cela montre une vraie incapacité à entrer dans le système émotionnel, dans le psychisme propre aux autres, et une volonté de le remplacer par une appréhénsion superficielle des concepts que ce psychisme contient. On se donne à bon compte un universalisme de façade, qui demeure dans la sphère facile des informations convenues, toutes faites, aseptisées, passées aux moules de la traductologie moderrne, davantage fondée sur une équivalence de sens dans l'abstrait, que sur une émotion s'enracinant en profondeur dans les individus. Au lieu d'universalisation, ce qu'il faudrait avoir, la manie des traductions tend à la massification, à l'uniformité statique des références culturelles. Si, en science, le dommage est limité, en art, dans la partie proprement artistique de la littérature, il est considérable, et constamment sous-estimé. En tout cas, c'est mon avis.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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