J'ai longtemps vécu à Annecy, le chef-lieu du département de Haute-Savoie. Autrefois capitale du duché de Genevois et du diocèse de Genève, cité ducale et épiscopale qui vit entre ses murs rayonner les glorieux Jacques de Savoie, duc de Nemours, et saint François de Sales ; où naquit, également, l'Académie florimontane, à laquelle participa Vaugelas avant d'aider à fonder l'Académie française. Annecy, depuis l'Annexion, a bénéficié du tourisme, lancé par Eugène Suë et l'impératrice Eugénie, et elle est restée une ville culturellement animée, mais moins littéraire qu'autrefois. On s'y veut à présent léger. La pensée à Annecy ayant globalement été orientée vers la religion catholique, on préfère maintenant y avoir des réflexions superficielles, qui font simplement écho à celles qu'on peut avoir ailleurs. Cela dit, l'Ecole des Beaux-Arts et le Conservatoire y entretiennent encore une fibre artistique. L'événement culturel majeur, dans la ville, est constitué par les Journées du Cinéma d'Animation. Annecy ne manque pas de bons artistes, en particulier des peintres et des musiciens, et j'y ai moi-même fait du chant, du théâtre, du dessin, de la peinture et du cinéma d'animation, quand j'étais jeune. J'y ai aussi publié un livre, mais je crois que son éditeur s'intéresse beaucoup plus aux nouvelles technologies, fondées sur l'image, qu'à la chose imprimée, comme qui dirait. C'est symptômatique : à la base, il est publiciste, et est installé à Cran, dans l'agglomération annécienne. Or, autrefois, Cran était connu pour ses papeteries, et ses ouvriers ; à présent, les papeteries, datant du temps de Charles-Albert, ont fermé, et la cité se remplit de gens plus chics, qui préfèrent l'informatique, et orientent leurs activités culturelles vers un commerce plus moderne que celui du papier ! Observant cette évolution, le Département a voulu créer à Annecy une Cité de l'Image dont les uns disent qu'elle est un gouffre financier, et les autres, qu'elle représente l'avenir. Les premiers peuvent être de vieux grincheux aigris ; mais il me semble, aussi, que les seconds sont fascinés très naïvement par les images. Ils croient vraiment que les machines qui en fabriquent sont comme la clef du paradis. Elle ouvre la porte du pays des gnomes, que les anciens appelaient les Champs-Elysées, et où ils mettaient leurs héros ! (Lovecraft en eût probablement fait une tromperie des Grands Anciens destinée à mieux vampiriser les hommes, n'est-ce pas.) A vrai dire, un artiste peut très bien créer des images d'une grande beauté et d'une grande profondeur à partir des techniques nouvelles. Les couleurs mêmes de la peinture ont été obtenues, au cours des siècles, par des moyens différents. Du point de vue de l'histoire de l'art, l'irruption de l'électricité et des machines n'est qu'un événement parmi mille autres, contrairement à ce que croient les naïfs. En soi, la complexification des instruments ne crée aucune forme de vie. Si miracle il y a, il est dans la flamme de l'artiste, dans son génie qui fait s'entrouvrir les cieux, et place dans la matière une forme d'âme qui un jour sublimera toute chose, en l'éveillant à une vie réellement nouvelle. Mais cela passe par l'âme, précisément, par le sentiment, et non par des lois physiques, ou des principes mathématiques. La mécanique quantique elle-même est impuissante, à cet égard ! Et si l'âme humaine n'ouvre rien au sein du ciel - si elle ne soulève aucune trappe dans la voûte étoilée -, alors, c'est que tout est vain : cela ne fait pas de la technologie un miracle. Les moyens de communication nouveaux ne permettent en soi aucun progrès. Ils changent les formes extérieures de la communication, mais c'est dans le contenu communiqué que peut être le ressort de l'Evolution, et non dans le contenant, fût-il complexifié à l'extrême. D'ailleurs, il n'est pas vrai que la vie, en soi, aille forcément vers la complexité. Elle pousse la matière vers la complexité, c'est vrai, et c'est ce qui donne l'illusion qu'elle naît de la complexification de la matière ; mais arrivée à un certain seuil, cette complexification s'arrête, et on assiste à une transformation : une forme plus simple, mais différente, apparaît, qu'on peut dire supérieure à la précédente, parce qu'elle offre la possibilité d'un nouveau seuil de complexification. L'Evolution se fait aussi par sauts. Teilhard de Chardin présenta avec raison les choses de cette manière. L'art, justement, crée ces formes nouvelles, simples au départ, mais en réalité plus fines, par nature, que les formes même complexes qui les ont précédées ! C'est là son mystère, qui n'est généralement pas saisi. On préfère penser les choses de façon linéaire, à partir de la matière seule. Le matérialisme a une vision simpliste de l'Evolution, et donc, n'en voit qu'une partie : il n'en saisit pas les fondements. La Cité de l'Image, c'est un palais sans prince : la cage sans phénix dont parlait déjà Joseph de Maistre, stigmatisant à juste titre l'action des politiques, à cet égard. Ils vivent dans l'illusionnisme : ils pensent que les fées animées par des moyens mécaniques vulgaires, comme à Disneyland, ont une forme de dignité ontologique ! Mais il n'y a pas, là, de créativité réelle.
Commentaires
Vous évoquez à quelques reprises la complexification des instruments : voulez-vous dire l'accroissement de leur diversité (en nombre, donc), ou la complexification d'instruments eux-mêmes ? Simplement, c'est que dans le second cas, il y a belle lurette qu'il en existe d'aussi complexes à l'usage : le langage le premier ! Ensuite, en art, la peinture n'est-elle pas un véhicule complexe à maîtriser ? Les nouvelles technologies ne me paraissent pas avoir réinventé la roue, à ce titre du complexifié. Mais elles facilitent tout un tas d'opérations autrement plus ardues à mener qu'on en le pouvait jusqu'ici, sans être en mesure de tout remplacer toutefois.
Encore là, tout est dans l'usage, la fin. Les avions ne favorisent pas le même type d'exploration d'un territoire sur lequel on se déplaçait plus lentement, et cela peut être une perte; mais dans le cas où une personne nécessite un secours médical d'ugence, c'est un gain. Mais on n'a pas encore inventé l'instrument qui assure du bon usage de chacun...
(dites, z'avez reçu ma lettre ? vous ne m'en parlez pas, ça me préoccupe un peu : ça ne vous a pas intéressé ?)
Non, je n'ai rien reçu.
Mais le langage n'est pas forcément complexe, vous savez : c'est un mythe. On invente que l'Evolution se fait forcément dans le sens de la complexité, on constate que les êtres évolués ont un langage, et on entire syllogistiquement que le langage est complexe par essence. Mais c'est faux. On a appris à parler par des signes à des gorilles : ils pouvaient exprimer l'équivalent d'un sujet, d'un verbe et d'un complément, qui est l'essence du langage : "J'ai faim". Cela devient complexe si vous ajoutez une proposition subordonnée, ou un complément circonstanciel ; mais ce n'est pas une obligation. Même "j'ai faim", c'est du langage.
Oui, Ulrich, mais l'édition sur papier a été un peu confisquée par ceux qui ont droit à la parole.On est tristement contraint d'aller sur Internet.
Evidemment ce n'est pas Joseph de Maistre mais quel type!
Une littérature portant le feu et risquant le feu, un paria à cause des mots! Rousseau, quel homme!
D'accord sur ce point mais j'ajouterai un bémol. Les techniques nouvelles dont vous parlez étant informatiques elle ont fait disparaitre tout ce que le métier de peintre pouvait avoir de manuel, ou physique. La pratique de la peinture n'implique donc plus la totalité de la personne.
Je ne sais pas si le spectateur y perd, mais le peintre (ou graveur, ou dessinateur...), lui, oui.
Des mouches dans un bocal,pas bucolique mais bucal.
Pas de foi qui soit bonne,par contre la cruauté ,l'alpha et l.oméga du monde ou collabore le beau jeu de l'art mégalomane a reproduction infini du même, clos toutes formes de questions.
Le seul possible inacueillant étouffant ,ce bocal anthropophagique hors d'oeuvres, n'envoûtant que l'espérance des allucinés.
Poètes,peintres,sculpteurs,graveurs,en attentent d'une vrai illusion.
Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait... l'illusion, n'est-ce pas. Vieux comme la politque, somme toute.
Nous parlions des langues et des textes, l'autre fois. Ne pas oublier l'importance des accents...
Et le papier : primordial. Pauvre de nous, blogueurs errants dans les limbes du web. Corps physique du texte, phénix en son palais !