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Samedi 02 Février 2008

La Révolte des armures d'or est le beau titre chinois d'un film de Zhang Yimou que les Français ont rebaptisé La Cité interdite, transformant ainsi une œuvre épique en documentaire implicite - en histoire illustrée et à thèse sur un trait de civilisation. La cité impériale est close sur elle-même, et l'Empereur y règne sans partage : la révolte est matée dans le sang, et la cruauté du maître n'a d'égale que sa toute-puissance. On eût dit, dans la France de Louis XIV, qu'il est à l'image de Dieu.

Evidemment, la cité interdite est également belle par son décor incroyable, sa fabuleuse richesse. Les ors matérialisent la divinité que représentent l'Empereur et sa famille. Mais le titre chinois rappelait aussi que cette divinité est ici, d'une façon incompréhensible et païenne, du côté du mal : les armures d'or sont solaires, et expriment la vertu, l'honnêteté, l'amour filial, la pureté ; la victoire revient cependant à l'argent, qui est l'expression, peut-être, de la force en tant qu'elle forme le monde terrestre.

Cette dichotomie est réellement chinoise. Elle renvoie à ce que Platon disait des poètes tragiques, qui étaient bien obligés de rendre les dieux méchants, puisqu'ils conduisaient l'être humain à sa perte, alors qu'il ne méritait pas de mourir. L'univers allait vers le mal. Zhang Yimou a fait une œuvre qui exprime, dans le même temps, la croyance en la possibilité d'un pouvoir terrestre absolu, et la pensée que le régime chinois actuel exerce précisément ce pouvoir dans le sens du bien. C'est un film très officiel, pour ainsi dire.

Plastiquement, il est magnifique, incomparable, éblouissant. La tragédie, rendue de manière magistrale, est bien digne des anciens Grecs, dans l'épouvante même qu'elle inspire : la mort se dresse, majestueuse, au bout du chemin ; l'Empereur est le seuil ultime du monde. Rien ne peut surmonter sa volonté. Il est l'universel broyeur.

Néanmoins, le symbolisme des armures n'apparaît clairement que quand on écoute l'interview de Zhang Yimou, que les éditeurs du disque du film ont ajoutée.

L'Empereur arbore le Dragon : c'est l'expression de la force terrestre, de celle qui forme les choses telles qu'elles se manifestent. On ne peut la vaincre. Elle est absolue. Le Dragon est sacré.

En Occident, on le sait, cette expression de la force divine du monde d'en bas a été assimilée au diable ; car contrairement à ce qu'on croit, si les valeurs morales diffèrent d'un pays à l'autre, et donc donnent aux symboles des colorations diverses, ceux-ci, en profondeur, renvoient généralement aux mêmes principes - en tant qu'on les considère comme contenus dans le monde. On ne s'en aperçoit pas, quand on croit que ces figures se résument à des tendances morales, à ce qui est bien ou mal, au clair ou à l'obscur ; mais la réalité est différente. Le symbolisme ne se réduit pas à cela. Il passe toujours par l'éventail des couleurs de l'arc-en-ciel. L'obscur se résout aisément au bleu lunaire, le lumineux au jaune ou au rouge solaire, et ainsi, le mal est ramené vers le bien, le bien vers le mal : dans le monde, les principes se mêlent, se confondent, et créent, justement, le réel !

L'impératrice est assimilée au Phénix : à cette vivante langue de feu céleste, donc, qui revient inlassablement se briser sur le Dragon et ses écailles, son corps de diamant - ou de charbon -, mais qui se renouvelle aussi inlassablement, au sein d'une grande clarté, afin de tenter d'amener toujours plus de beauté, de bonté et de justice, au sein du monde.

Peut-être que cet effort finit par créer la Chine communiste. Le sacrifice perpétuel du Phénix sous les dents, entre les griffes du Dragon recrée le monde, de façon cachée, et le rend plus beau sans qu'on s'en aperçoive - de façon magique. Rien ne le laisse supposer, dans le film. Il faut avoir une réflexion préparée par l'amour qu'on voue au régime de la Chine actuelle, pour y songer. L'Occidental est donc simplement conduit à penser qu'il n'y a pas de magie, pas d'amélioration subreptice, que le présent poursuit mécaniquement le passé !

On peut s'imaginer, quand Zhang Yimou nie que cette interprétation soit bonne, qu'il n'ose pas s'exprimer ouvertement. Mais on peut aussi, pourquoi pas ? partir du principe qu'il est sincère, et qu'il voit les choses en Chinois, en plus de les voir en artiste et en philosophe.

Le film ressemble à Marie-Antoinette, de Sofia Coppola, qui porte bien en lui la condamnation d'un régime égoïste : pour un Français ordinaire, cela ne fait guère de doute. Or, pris dans l'absolu, le temps de Louis XVI peut quand même être regardé comme poursuivi par la Ve République : j'en ai déjà parlé. C'est assez ambigu. Les fastes de la République existent.

Zhang Yimou, quoi qu'il en soit, a réalisé une œuvre sublime, qui réellement matérialise du mythe : qui donne une sorte de vraisemblance aux ordres de guerriers secrets qui volent dans les airs, selon les traditions anciennes, et qui place la cité interdite aux franges du paradis terrestre.

Visuellement, c'est inouï. L'expression du génie chinois y est tout entière.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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