J'ai lu le roman de Jules Verne De La Terre à la Lune ; cela entrait dans une séquence d'enseignement sur l'explication technique. De fait, il mêle l'épopée à la science moderne : il raconte comment des êtres humains essayent de gagner physiquement la Lune, au moyen d'un canon et d'un obus habité, et est entrecoupé de considérations scientifiques estampillées par les autorités du temps, auxquelles Verne les avait données à lire, pour vérification. Certes, aujourd'hui, on peut sourire. Les personnages partent sur la Lune sans savoir comment ils en reviendront, et même sans prévoir de sources d'existence au-delà de deux mois, persuadés que la Lune dispose d'eau, d'air et donc, à terme, de quoi manger ! Le fil narratif est déshumanisé. Les personnages sont soumis à une typologie plutôt rigide, comme chez Zola (quoiqu'elle soit moins complexe que chez celui-ci). L'originalité de Verne, c'est d'avoir décrit les machines avec feu. Il fut le poète de la mécanique transcendantale. L'un de ses chapitres se nomme significativement l'Hymne du Boulet : il l'assume. Il évoque avec extase les énormes canons de l'Amérique (il rappelle que ce continent a surtout le génie du gigantisme, et donc, de la puissance physique qu'on peut exercer sur le monde), et sa Columbiad, un canon d'une taille inouïe, propre à faire vaincre aux projectiles la distance qui sépare la Lune de la Terre, a quelque chose de surnaturel : l'âme des profondeurs l'habite ; on est proche de l'alchimie. Verne condamne globalement les superstitions traditionnelles, toutefois. Celles sur la Lune sont particulièrement évoquées. Or, la position de Verne atteste d'un matérialisme de principe. Si les superstitions sont elles-mêmes certainement vides de rationalité, elles peuvent être l'expression de vérités cachées et pressenties. L'idée, par exemple, qu'il existe sur la Lune des êtres avec lesquels les êtres humains ont une sorte de lien magnétique, vient simplement d'une image, d'essence mystique, de l'ange gardien, réputé vivre sur la sphère que dessine la Lune en tournant autour de la Terre. Cela dit, le héros français Michel Ardan tend à montrer que Verne reste fasciné par les faits étranges, qu'il énumère avec volupté. Ce Michel Ardan va jusqu'à vouloir matérialiser, artistiquement, les esprits gnomiques qui commandent aux lois physiques, en proposant à ses compagnons d'orner l'obus habité de figures chimériques, tirées de la mythologie grecque. D'ailleurs, l'espèce de temple du Gun-Club, à l'intérieur duquel les figures symboliques sont créées au moyen d'armes à feu enchevêtrées, rappelle également tout ce que peut avoir de spiritualiste, en profondeur, l'engouement pour les machines, qui permettent à la volonté humaine de devenir maîtresse des propriétés de la matière. Cela a un côté réellement magique, somme toute. Les lois physiques ont bien été appréhendées par l'esprit humain ; en elles-mêmes, elles aussi demeurent cachées : la logique propre à la matière n'apparaît qu'à la Raison ; les phénomènes, Sartre l'a démontré, n'apparaissent que comme une succession informe et incohérente, arbitraire, et c'est d'abord l'esprit humain qui surmonte ce néant, et qui crée, par suite, les machines ! Verne en a senti la portée, et a voulu en faire le poème. C'est ce qui est beau et noble, dans son livre. Il est simplement dommage qu'il ait étendu son système à des personnages du coup plutôt froids et sans vie. Ses romans sont en fait des prétextes non pas tant à de la vulgarisation scientifique, comme on le dit souvent, mais à des odes aux machines... La présence de l'histoire des Etats-Unis a également son importance secrète, dans le livre. Il évoque, notamment, à cet égard, le Texas et la Floride, dont la Télévision nous parle si souvent. C'est utile et intéressant. J'ajoute que le symbolisme est clair, au travers du président du Gun-Club, nommé Barbicane, et qui est donc le fils spirituel, l'incarnation de sainte Barbe, patronne des artilleurs ! Qu'il fût américain était indispensable, puisque l'âme américaine, aux yeux de Verne, est directement en lien avec l'esprit du monde physique, et que les Américains eux-mêmes accomplissent, dans l'ordre matériel des choses, des réalisations qui relèvent du prodige. Ensuite, il faut bien que tous les métiers aient leur bon ange, leur saint patron, leur inspirateur en soi immatériel, n'est-ce pas ! Verne a voulu justifier un culte qu'on vouait aux machines, et après tout, c'était son droit le plus absolu.
Commentaires
Sinon, mea culpa, Ramiel, mea maxima culpa : j'ai jamais lu Verne ; mea culpa, Ramiel, mea maxima culpa : je ne suis pas Française ; mea culpa, Ramiel, mea maxima culpa : j'e n'ai pas fait études littéraires ; mea culpa, Ramiel, mea maxima culpa : ad libitum.
Mais qu'est-ce que vous causez bien !
Je ne sais pas si je parviendrais à vous imiter en m'emparant des propos d'un livre, ou deux, sans divulguer l'origine de mes sources... M'enfin, n'ayant pas votre longue pratique de l'escrime, il n'est pas sûr que je saurais faire touche aussi finement...
(Pour prouver que je vous lis bien, je sors de ma coquille pour en relever une chez vous : "en proposant À ses compagnons d'orner")
Merci, Marie-Danielle.
Il n'y a pas de faute à n'être pas française, à n'avoir pas fait d'études de Lettres, et même à n'avoir pas lu Jules Verne.
Pour mes sources, franchement, je crois parler du réel à partir des forces de mon seul esprit. Je n'ai pas de source. Je ne lis pas la critique. Je lis au mieux les préfaces données aux textes que je lis principalement. C'est dans les préfaces des romans de Jules Verne qu'on nie, généralement, que ses personnages manquaient d'âme, alors qu'à mon avis, c'est bien réel.
Non ?
Clopine
Jules Verne s'est montré soucieux de cet aspect à la fin de sa vie.
Pour le reste, vous avez raison : les machines mêmes n'étaient que le moyen d'avoir une emprise physique sur l'univers. Mais notez que je n'ai pas parlé de Verne en général, mais du Verne qui a écrit ce roman en particulier. Or, on y voit réellement des "hymnes du boulet". C'était du reste un des premiers romans de Verne. Globalement, il s'agissait de montrer que l'être humain, par son intelligence rationnelle, pouvait dominer le monde. Les machines en sont néanmoins la manifestation directe, expressive : comme l'oeuvre d'art de l'intelligence rationnelle. Michel Ardan l'a parfaitement perçu. Les machines sont les sculptures sacrées, les idoles de la philosophie du progrès de l'emprise sur la matière. Mais la science ne débouche pas forcément sur des machines énormes. Il s'agissait aussi d'américanisme, n'est-ce pas. Le voyage au centre de la terre n'est justement pas accompli par des Américains, mais par des Européens.