J'ai un vieil ami, acquis quand j'étais à Montpellier, où j'ai fait du Droit et des Lettres : Gérôme Fitoussi, que, sur Internet, on appelle Jessytea.
Il est musicien, mais aussi poète, et c'est par la littérature que je l'ai rencontré. A l'Université Paul Valéry, il avait signalé l'existence d'un fanzine musical qu'il éditait, intitulé Shub-Niggurath. Or, passionné par Lovecraft et sa mythologie, dont ce nom était issu, je lui ai écrit en lui envoyant un texte sur le génie de Providence, et il l'a publié dans un numéro suivant, en compagnie de quelques poèmes, de lui, de moi, et de quelques-uns de ses amis. Les poèmes de Jessytea étaient sublimes, pleins de fabuleuses images, puisées au tréfonds de l'âme.
Plus tard, quand nous nous sommes écrit, j'ai pu constater que ses lettres aussi palpitaient de son génie, de son âme forte et gonflée d'un rayonnement occulte qui semblait venir des profondeurs - ou alors de sphères éloignées de la nôtre !
Plus tard, il m'envoya son premier disque, et sa musique était encore telle : pleine d'une sorte de bouffée venue des lointains cosmiques, de spirales saturées d'encens et montant de puits énormes et sans fond. Il arrangeait volontiers des rythmes amazoniens qui faisaient vraiment partir au bout des mondes, et qui contenaient une mélancolie ardente, qui ne pliait pas, une sorte d'énergie dans la noirceur, dans la vision étrange, un peu comme dans le chamanisme de Jan Kounen et de son Expérience interdite.
Un certain morceau de ce disque, accompagné de paroles exprimées comme une litanie, ainsi qu'un murmure souffrant, évoquait une femme aperçue au fond d'une grotte des Cévennes, avec des flammes dans les mains : une fée primitive des cavernes ! Or, plus la vision se faisait nette, plus le rythme s'enroulait vite. C'était sublime.
D'autres morceaux étaient davantage en relation avec les abysses : car Montpellier n'est pas loin d'une mer violette. Oh, j'y ai vu le soleil couchant briller et lancer mille émeraudes sur les nappes de saphirs, non loin des marais salants, et l'abbaye de Maguelonne, que chanta jadis Marot, se dressait comme une faille sombre au sein du voile de lumière, au bout de sa presqu'île ! Les couchers de soleil de Montpellier et de son territoire m'ont inspiré bien des poèmes cosmiques ; car ils étaient d'une beauté indicible : les couleurs flamboyaient, prenaient vie, ainsi que des anges !
Ensuite, Gérôme a fait un disque encore très beau qui contenait plusieurs de mes poèmes, et les mettait en musique. De nouveau, cela emmenait loin. Et tout récemment, il m'a envoyé un album qu'il a réalisé avec son groupe, et il n'est pas moins que d'habitude frappé au coin de son génie. L'atmosphère en est plus légère, peut-être, le brouillard plus rempli de petits diamants en suspension que de gros saphirs. Mais les sons y sont bien comme des cloches dans l'argent volatile, ouvrant les portes aspirantes des plus profonds mystères ! Il se nomme A la poursuite de René Fonck, et l'équipe a pris le nom de TdBt and the Garys.
On y entend d'abord un Décollage, et puis on passe par l'arc-en-ciel peint sur la pochette. Alors, les fusées s'avancent en rythme, venues de l'horizon comme des flèches de lumière. On vole sans frein. Le paysage se fait ensuite plus doux, et l'on aperçoit Des Chinoises dans la jungle, qui dansent, ou marchent à petits pas ; et on s'en approche en vibrant de tous ses membres ! Alors, l'expérience devient plus étrange, plus indistincte, et on tombe comme sur des perrons de cristal inclinés. Une forme d'inquiétude survient. Un nouveau seuil fait entrer dans un feu blanc qu'il faut affronter. La tonalité devient plus basse, plus sourde, plus âpre. Mais bientôt, surgit une danse virevoltante et comique, un Happy muff, et la gaieté revient. Puis, le jeu électronique de Moo la Vache emmène vers des strates insoupçonnées, qui arrivent l'une sur l'autre, successivement, et finissent, ainsi, par emplir les cieux ! Le dernier morceau scelle une forme de destinée de révolte, sous le signe de Jack Kerouac : une ligne est tracée sans concession. Ce sont là huit mouvements, en vérité, pour transporter son âme sur le balais de feu de la musique de mon ami très cher ! Chacun en jugera par soi-même - s'il se les procure.