J'ai publié plusieurs articles sur Alexandre Dumas et ses récits sur la conquête du mont-Blanc, que j'ai lus. Il s'y montre un grand amoureux de la Savoie et des Savoyards. Un jour, par ailleurs, un inspecteur de Lettres m'a dit qu'aux élèves de Troisième, il fallait faire lire les volumineux Trois Mousquetaires. Je me suis alors employé à pratiquer cette œuvre, puisque je ne l'avais jamais fait, et cela, avec d'autant plus d'empressement, que parallèlement, ce même inspecteur soutenait mon projet de rééditer les Prisonniers du Caucase, de Xavier de Maistre... Cependant, arrivé presque au milieu du roman de Dumas, je me suis trouvé complètement bloqué, comme dans l'impossibilité de continuer. Je venais de finir l'épisode du diamant de la reine. Ensuite, l'action était vaguement relancée, mais j'eus soudain le sentiment que cela n'en finirait pas, que l'enjeu dramatique était imprécis. Il faut sans doute s'intéresser à la politique, et à Richelieu : car le fond de l'intrigue est cette question. Mais il me semble qu'avec Cinq-Mars, Vigny a justement, sur ce sujet, pu créer une véritable épopée, dont l'action est unitaire, cohérente, et même si le roman de Dumas est plus enjoué, plus bondissant, il n'a pas assez de profondeur et de sens du mystère pour être appelé, lui, une épopée. Je crois que le plaisir de sa lecture vient aussi de ce qu'il se situe dans les quartiers de Paris, alors que le livre de Vigny se passe souvent en Touraine et au pied des Pyrénées. On sait bien que les Parisiens dominent le marché de la littérature classique, pour ainsi dire ; le jugement peut être partial ! Dumas est certainement un homme sympathique, cela dit : j'aime sa façon de voir les choses. Vigny est plus austère ; mais c'est quand même un grand poète. Le pire est que l'inspecteur dont je parlais est entretemps parti à la retraite, et que les enseignants de l'Académie n'ont globalement pas du tout voulu entendre parler de mes malheureux Prisonniers du Caucase, complètement abandonnés au fond de leurs montagnes par la Civilisation ! Ensuite, je m'en souviens, dans une liste de discussion électronique des professeurs de Lettres de mon Académie, j'ai essayé de relancer le débat, mais on n'y a pas donné suite, en déclarant que cette liste n'était pas un lieu approprié pour la polémique. Finalement, donc, j'ai rendu Les Trois Mousquetaires à la bibliothèque de mon Collège, complètement découragé. Néanmoins, je persiste à croire que mes motifs sont plus littéraires que politiques. Cette intrigue à rallonge dont on n'a pas le sentiment qu'elle mène quelque part m'a paru faible, face au Cinq-Mars de Vigny, qui se termine tragiquement, et acquiert, ainsi, une dimension symbolique qui en fait un vrai mystère, au sens antique du terme. On est soudain proche de La Révolte des armures d'or : le Cardinal incarne la puissance occulte (dit Vigny lui-même), c'est à dire magique, qui broie tout sur son passage, parce que la force qui meut ce monde l'habite. Vigny le rattache effectivement au Mal : celui-ci s'impose, au sein de la destinée, d'une façon absurde et terrible, comme chez les Anciens. Hugo, dans Marion Delorme, dit aussi que Richelieu est habité par Satan. Le prince de ce monde écrase le chevalier de Touraine qui était un ange fait homme, chez Vigny : un descendant des fées ! En filigrane, cela existe aussi, chez Dumas : Richelieu y est bien d'une adresse surhumaine, d'Artagnan est bien d'une vertu hors du commun. Mais l'action y est moins centrée autour ces thèmes : elle se dilue dans bien d'autres choses. Et de surcroît, les deux principes que ces personnages représentent paraissent s'équilibrer perpétuellement : la mécanique de la succession temporelle prévaut, et non le sens du Destin - du Drame. On est dans l'aventure, et non dans le mythe. Voilà pourquoi, je crois, je me suis lassé, même si l'aventure était joyeuse et avenante, et émanait d'un auteur sympathique : mais cela ne fait pas tout !
Commentaires
Entékà, Raminours, Paris n'aura qu'à bien se tenir le jour où je daignerai fouler son sol ! (et sans vouloir vous entraîner dans mes eaux troubles, je dois dire que ce sera un peu beaucoup grâce à vous...) ((Offrir des strudels, vous croyez que ça apaisera la dent parisienne ? ou l'adam parisien alors ??)) (((on les cuisinerait en Savoie - les strudels, mais peut-être bien les Parisiens itou...)))
(Pardon, j'espère ne pas avoir gâché votre p'titdej'... Je devrais vraiment aller dormir !)
Les pommes de route, c'est ...euh, ce sont les espèces de galettes séchées que forment le crottin des vaches dans les pâturages. Pardon pour ma démonstration de mauvais goût, mais ça a été, comme souvent, dû à un glissement sémantique, et ceux-là m'amusent trop pour que je boude leur plaisir.
Non, tout le monde ne connaît pas La Légende d'un peuple, et je serais même étonnée que nos élites l'aient tous lue. Mais, racontez-nous, plutôt ?
Eh bien, la préface dit, à propos de Fréchette et de son livre : "Notre mémoire poétique québécoise s'attache à quelques noms dont nous prenons bien soin d'entretenir la gloire, tout en ne lisant plus les textes" (Claude Beausoleil). Vous voyez que je ne tire pas mes idées d'impressions générales, ni non plus, d'ailleurs, d'expériences directes : je fais confiance aux éditeurs intellectuels des oeuvres classiques !
Le texte de Fréchette est en fait constitué d'épisodes qui vont des origines à son temps, et qu'il pense être significatifs de l'histoire nationale du Québec. C'est un peu une Légende des siècles en plus réduit, concentrée sur le Québec. Je l'ai déjà laissé entendre, et d'ailleurs, l'influence de Hugo sur le style et les idées de Fréchette est patente. On trouve par exemple des poèmes sur des personnages historiques de premier plan, tel Jolliet, ou Cavelier de la Salle. Et ainsi de suite. A lire !
Aussi, j'imagine que CB doit savoir ce qui se cache derrière "Rémi Mogenet, de son nom d'état-civil, qui n'est pas forcément le vrai", puisqu'il lit les légendes.
Vous savez, ce que lisent les gens n'a pas forcément une grande valeur. Il faut aussi lire selon son sentiment propre. Ce que font les gens peut servir d'indicateur, mais certainement pas de règle. Au bout du compte, c'est avec soi-même, qu'il faut régler les questions.
Vous le connaissez, C. Beausoleil ? Mon nom d'état-civil a été choisi par mes parents pour le prénom, par un lointain ancêtre pour le patronyme ; pour moi, je me suis choisi Ramiel. Où est la vérité ? Dans ce que les ancêtres disent de soi, dans ce que les parents disent de soi, ou dans ce que soi-même on dit de soi ?
Beausoleil ne m'est pas inconnu, quoique bien moins familier que d'autres, mais je sais que sa poésie a acquis une certaine reconnaissance. Autrement, au cas où ça vous aurait échappé et vous intéresserait, le débat s'est poursuivi sur la note Tabarnak... de PA. Pensée qui m'est venue, tangente au débat : tant d'écrivains, poètes, ou autres acteurs sociaux en quête de réussite, ou de reconnaissance, ou de gloire, ou d'une place moins ombragée dans la société, et pour quel résultat, au final ? Autre pensée : what does it take, in our world ? (en anglais parce que je pense que je vais désormais écrire dans cette langue, pour percer. Mais percer quoi ?
Les barrières qui empêchent qu'on s'adonne pleinement à son art, dont on tire tant de joie, de plaisir ? Personnellement, c'est bien comme cela que je le vois. La vie contient des devoirs, des obligations. La reconnaissance permet de faire entrer son art non plus dans le simple violon d'Ingres, mais dans ce qu'on fait au jour le jour : c'est comme une titularisation, pour un poste dans l'administration. La vérité est que l'on accorde peu à l'art et aux artistes : il faut d'abord produire des biens utiles.
Sinon, j'aimerais mieux poursuivre le débat sur Radio-Canada : est-ce qu'il n'est pas prévu ?
Votre question à propos de Radio-Canada n'est pas claire : vous voulez dire "poursuivre le débat sur le site de R-C", ou quoi ? Les articles sur le site sont rarement soumis aux débats, je pense, mais je peux me tromper.
Du dogmatisme il y en a partout.
Les régions peinent à survivre, souvent, cher Raminours, alors la dignité...
Le Romantisme a manqué de Raison, ou a souffert de déperdition ou de dilution ou de pauvre imitation. Mais il renaîtra de ses cendres, tel le Phényx. Faudra le rebaptiser, toutefois. Ah... que diriez-vous que nous œuvrions, vous et moi, à la fondation du mouvement Raison Romantique ?
Oui, pourquoi pas ?
Mais vous savez, le romantisme n'a pas forcément manqué de raison : il ne faut pas se fier aux apparences. Et puis l'art n'est pas obligé d'être rationaliste. L'art n'est pas la science.
Alors, comme ça, être ma mine d'or française d'exception ne vous suffit plus ?!? Soit, en bi-cieux vous voulez être, an bi-ceux vous serez. Vous aurez désormais à transiger avec Raël qui n'aura plus de cesse avant de vous voir cloné. Ah.
Je sais bien ignorer beaucoup de choses quant à vos choix, objectifs, perspectives, etc., mais j'ai trouvé le commentaire de M. Court plutôt déchaussé. Vous, vous parlez beaucoup de la Savoie, comme Passou parle beaucoup autour de la Shoah : c'est votre droit à tous les deux, et je vois cela un peu comme le [ou l'un des] pivot[s principaux] par lequel vous fondez votre regard dans la distinction du réel (visible et invisible), le réel n'ayant pas de région, contrée ou pays, donc pas de frontières qui le délimitent. Si vous défendez parfois certains motifs, je ne sens pas que vous défendez la Savoie comme suprématie absolue. Vous vivriez en Islande que vous feriez de même, sauf que vous avez choisi la Savoie. Écrire à son sujet, c'est parler de votre investissement dans le réel de la vie sur le sol où vous posez les pieds, et c'est avancer dans votre exploration. C'est aussi l'étayer, la mettre à l'épreuve, tout cela selon qui vous êtes personnellement, selon votre histoire, celle de votre famille et celle des Savoyards et leur histoire et l'histoire de la Savoie. D'après ce que j'ai observé, la Savoie n'est pas à la mode, mais ainsi en va-t-il de tout coin de n'importe quel pays dont ne s'est pas emparé le grand commerce (de quelque discipline qu'il soit). Pour autant, la Savoie existe et vous, vous êtes un être incarné, donc en foulez le sol et pas autant un autre. Ensuite, vos vues de l'esprit sont très particulières, alors ça ne facilite pas les choses, par devers ceux qui sont plus ou moins allergiques aux différences. À travers ça, je me sens proche en partie de votre rapport au monde et j'ai plus souvent le sentiment que vous ne cherchez pas tant à avoir raison mais plutôt que vous visez à la justesse, sans dénier le droit aux autres de penser ou sentir ou voir autrement, mais votre mâchoire est redoutable qui ne mastique et n'avale pas n'importe quoi. Et vous avez vos points de fantaisie dont on peut se moquer, mais sans avoir conscience du sérieux dont on témoigne dès lors en croyant y échapper pour soi-même du fait que l'on souscrive à un discours dominant. Points de fantaisie par devers lesquels serait bien malin celui qui saura dire de quoi ils retournent tant qu'ils n'auront pas été mis à découvert.
Cela pour dire que je ne saurais souscrire en tout à vos idées et crois l'avoir parfois manifesté de temps à autre, selon ce que j'en saisissais et quand je ne chevauchais pas le farfelu plaisir. mais je préfère certainement votre attitude à mille autres, sans pour autant nier que les mille autres ne sauraient m'être elles aussi fenêtres à ouvrir sur d'autres champs de connaissances.
Actuellement j'en suis encore à recadrer ma vie, du fait de ce retour en terre natale (toujours avec des préoccupations sur le plan de la santé), alors je tâte les possibles en attendant d'arrêter mon choix sur quelques-un d'entre eux à partir desquels orienter la route à parcourir. Je sonde à la fois ma résonance et celles du monde qui m'entoure, pour trouver à engager entre elles les liens de la communication. Je ne suis pas en quête d'une parfaite adéquation, par ailleurs impossible, mais de l'équation sur laquelle me poser qui convienne à ce moment de ma vie. Que sera sera.
Je répondrai à votre courriel un peu plus tard aujourd'hui. Belle fin de soirée chez vous.
On est effectivement dans une mécanique de succession et on a vraiment l'impression que le roman aurait pu faire deux cents épisodes de plus s'il avait plu à Dumas de le prolonger (ce qu'il a d'ailleurs fait avec deux suites).
Je n'ai lu les "Trois Mousquetaires" que tard, après avoir lu et relu le "Comte de Montecristo" et j'avais été très déçu.
Montecristo, lui, est le destin même par la précision implacable avec laquelle se déploie sa vengeance (qui n'ira cependant pas jusqu'au bout parce qu'il est touché par la grâce de l'amour de Haydée et c'est ce qui permet au roman de transformer un cercle vicieux en spirale ascendante).
Mais d'Artagnan... qui est-il? si ce n'est peut-être une image non de ce que sont les français mais de ce qu'ils aimerait être. Superficiel, téméraire et élégant... so french évidemment (c'est très frappant dans l'épisode ou les mousquetaires, lors du siège de La Rochelle, vont pique-niquer sous le feu anglais). Mais un peu inconsistant. Je lui préfère de loin Cyrano de Bergerac.