Il y a quelque temps, j'ai relu des contes de Voltaire : j'en ai parlé. Parmi eux se trouvait celui appelé Songe de Platon, et son début a résonné étrangement à mes oreilles, comme un écho. En effet, Voltaire s'y moque de l'idée de Platon selon laquelle l'être humain, à l'origine, n'eût pas été différencié sur le plan sexuel. Il se fût différencié après une sorte d'événement critique. Platon partageait cette idée avec Empédocle, comme on ne l'ignore pas : le philosophe présocratique, disciple de Pythagore, pensait que la nature au départ était une, qu'elle n'était constituée que d'un seul élément, et que toutes les choses, y compris les sexes, ne s'étaient différenciées que progressivement, selon des principes peut-être préexistants, mais non encore manifestés, alors, au sein de la matière : les hommes et les femmes physiques, en particulier, n'étaient apparus que postérieurement à l'humanité en général. De fait, les êtres les plus primitifs, tels les mollusques, ne se différencient pas non plus sur le plan sexuel : ils sont hermaphrodites. Or, au sein de l'Evolution, les êtres les plus évolués, comme les humains, sont bien passés par tous les stades. Leur différence avec les autres est que ces derniers sont restés figés dans la même forme : ils ont stagné, comme eût dit Teilhard de Chardin. Voltaire, néanmoins, n'avait aucune connaissance (et pour cause) de la théorie de l'Evolution. Le transformisme, qui crée des modifications progressives dans les espèces, lui échappait en profondeur. Il était foncièrement fixiste, de par son éducation, d'essence classique. La Bible contredisait Empédocle et Platon : le péché originel était postérieur à la distinction claire entre l'homme et la femme, dans les saintes Ecritures ; et la femme émanait de l'homme. Nul n'ignore, par ailleurs, que le culte de la raison était assumé par les prêtres chrétiens, face aux philosophes païens : ils estimaient réellement, à la suite de saint Augustin, que le christianisme était infiniment plus raisonnable que le paganisme ; et de fait, il est plus rationaliste : ses imaginations, ou hypothèses, sont généralement moins teintées de merveilleux, ressemblent davantage à la réalité ordinaire. J'ai déjà évoqué la tendance de Voltaire à s'appuyer sur ce rationalisme de saint Augustin pour condamner bien sûr les imaginations païennes, mais aussi les inventions, ou les fables, le merveilleux propres au christianisme. Voltaire se moquait de toute façon spontanément des idées de Platon et de Pythagore. Son rejet du christianisme n'est pas un retour au paganisme fabuleux de la Grèce antique, mais plutôt au réalisme des Latins, au pragmatisme de l'ancienne Rome, qu'avait conservé aussi, spécifiquement, le catholicisme, au travers de son implantation initiale dans la Ville éternelle. Je crois que la laïcité telle qu'on en est venu à la concevoir en France lui doit beaucoup. Je me souviens qu'à une époque où j'étais le président actif d'une association de biodynamistes, j'ai reçu un jour la visite de fonctionnaires de la Préfecture qui s'interrogeaient sur nos activités, notamment parce que la biodynamie avait été inventée par Rudolf Steiner, dont la Société anthroposophique avait été classée comme secte par un rapport parlementaire récent. Or, l'un des deux agents de l'Etat en question m'a demandé, à un certain moment, ce que je pensais de l'étrange idée de Rudolf Steiner selon laquelle à l'origine des temps, le sexe de l'être humain n'était pas différencié. Je ne savais pas que Rudolf Steiner avait énoncé cette opinion, mais cela ne m'étonnait pas spécialement, car elle correspondait assez à sa philosophie générale. Je n'ai donc pas cherché à louvoyer, et j'ai parlé de l'Evolution et des mollusques, et de la logique transformiste de Steiner à cet égard, puisqu'il pensait que l'être humain avait physiquement évolué à travers les formes animales, lui aussi, et qu'il était passé, extérieurement, formellement, par les différents stades dont les animaux étaient à ses yeux les souvenirs, les restes. Sa pensée, quoiqu'exprimée de façon plus colorée, était sensiblement la même que celle de Teilhard de Chardin. Je dois ajouter, pour être honnête, que l'autre fonctionnaire a admis aussitôt que chacun était libre de ses opinions, lorsqu'il s'agissait de faire pousser des légumes dans un jardin privé, ce qui était quand même à quoi devait servir la biodynamie, au sein de notre association...
Commentaires
(Pour l'oeuf, il s'agit de regarder le plan linéaire : alors, l'oeuf précède ; car il y a comme une solution de continuité, dans la reproduction de la poule : une sorte de saut. J'en parle, si vous êtes attentive : je dis que la différence charnelle entre les sexes a pu se faire sous la pression de principes agissants au sein de la matière. Il reste néanmoins évident qu'au départ, la matière, dans ce système, a été créée de façon unitaire par un principe en lui-même unitaire. Et c'est dire que sur le plan des forces de potentialité, pour ainsi dire, de nouveau, on a linéairement une division, résolue justement par la réunion et la création d'un oeuf unique, sur un autre plan, ou dans une autre phase de temps, si vous voulez. Au demeurant, c'est amusant, car le fonctionnaire présent a aussi parlé de l'oeuf et la poule ; je lui ai dit qu'en principe, sur un même plan, nous pensions que l'oeuf précédait la poule, mais que l'existence de plusieurs plans - ou phases - relativisait cette vue fragmentaire.)
Mais vous avez éludez THE question : qui, de Dieu ou du fonctionnaire, était là le premier ? Pour mettre un terme à toute tergiversation, je dirais qu'il faut prendre le mal à la racine, sauf qu'on n'a pas encore relocalisé le jardin d'Eden...
Dieu précède toute chose. Je vous livre là ma pensée. Le fonctionnaire vient après qu'on l'a énoncé, pour savoir si en parler ne nuit pas à l'ordre public. La poésie elle-même précède l'Etat, vous savez.
Pour la jardin d'Eden, il est au véritable sommet du mont-Blanc, non ? D'autres disent : dans la véritable île d'Avalon, là où se trouve l'Amérique, mais dans l'air, dans le Ciel. C'était un paradis terrestre à l'époque où l'élément solide n'était pas aussi lourd : il pouvait demeurer en phase avec le Ciel et les éléments plus volatiles.
L'arche de Noé sur le mont-Blanc, cela ne me dit rien. Je crois que certaines montagnes de Savoie sont réputées pour avoir accueilli l'arche de Noé, mais c'est en Tarentaise : là, il y en a au moins une. Pour le mont-Blanc, je crois que personne n'en a parlé. Les légendes ne sont pas forcément interchangeables.
Pour les grottes, il y en a surtout dans les glaciers, et c'est là que Mary Shelley a placé le monstre de Frankenstein, quelque temps. Mais cette grotte ne menait pas jusqu'au pays des fées. En fait, au sommet du mont-Blanc, il y a des marches de lumière, puis une porte d'or, et une fois qu'on l'a franchie, on arrive au pays des fées. Mais les alpinistes modernes ne l'ont pas franchie : ni Jacques Balmat, ni aucun de ceux qui l'ont suivi. Cela date de l'Antiquité, pour ainsi dire.
Et court sur leurs peaux
Ils se hissent les sens éblouis
D'être montés si hauts
Emmenez-moi au bout du mont Blanc
Emmenez-moi au pays de Ramiel
Il me semble que le beau temps
Est bien accroché à son ciel...
La la la la la la................
* Air à chantonner quand l'Indémontable prend le téléféerique.
** Autres couplets disponibles sur commande seulement.
Le mont Ararat a donc bien des concurrents.
(cela étant il y a là un symbolisme qu'il faudrait creuser, probablement lié aux mythes de la création, à l'œuf du monde et encore de petites choses de cet acabit).
Coucou Ramiel, il faudrait peut-être vous sortir de ce "songe de Platon" et vous réveiller prêt à continuer dans la réalité (pas très folichonne, je vous le concède). J'espère à bientôt sur la blogosphère.
!