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Mercredi 27 Septembre 2006

L'autre soir, j'ai dîné au restaurant avec le poète Jean-Vincent Verdonnet, son épouse, et le directeur de la revue "Coup de soleil", Michel Dunand. C'était à Valleiry, en Haute-Savoie, et nous revenions de Vulbens, où doit bientôt être rendu hommage à Jean-Vincent : c'est moi qui dois présenter son oeuvre pour commencer. Le restaurant était très particulier. Derrière le grand poète et son épouse, il y avait une niche, qui était l'entrée murée d'un ancien four à pain. Or, dans cette niche, on n'avait pas mis une pieuse divinité, mais une sorte de gnome rieur, un peu gros, bon vivant, l'esprit de la gastronomie, en quelque sorte. Cela m'a rappelé les sarvants des Savoyards : c'était le lutin de la maison, l'âme joueuse et facétieuse du foyer. Il fallait lui donner une soucoupe pleine de lait, pour qu'il soit content. On pouvait être sûr, s'il l'était à l'extrême, et si l'on était béni par les anges, dont émanait cette race de lutins, forcément, que la maison était toujours tenue propre, qu'elle demeurait solide, que les animaux et la maisonnée même restaient en bonne santé en toute circonstance. Si les gnomes étaient mécontents parce que méprisés, on pouvait être sûr, au contraire, que tout irait mal. De fait, la pizza du restaurant était très bonne. Elle était dite savoyarde, parce que recouverte de pommes de terre, de lardons et de reblochon fondu. Avec de la sauce au piment, les pommes de terre même devenaient excellentes, par-dessus la pâte à pain. Mais ensuite, est venu le tiramisu, et il faut dire que le cuisinier est italien : car je n'ai jamais rien mangé aussi lentement, tellement c'était bon. Tout ce que disaient mes compagnons de table me paraissait merveilleux. Nous avons d'ailleurs parlé de choses et d'autres, et c'est sans importance réelle. Je me souviens surtout que Jean-Vincent et son épouse ont évoqué la visite officielle qu'ils avaient rendue aux Auxerrois, à l'occasion des journées du patrimoine. Ils avaient vu des choses somptueuses. J'ai évoqué, de mon côté, les journées du patrimoine d'Yvoire, à l'occasion desquelles j'avais prononcé une conférence appréciée sur Xavier de Maistre, et gagné un prix de poésie offert par la commune, à l'issue d'une exposition comportant tableaux et textes. On m'a félicité sans en rajouter, mais gentiment ; je ne suis pas persuadé qu'on aime beaucoup ma poésie, parmi les initiés. Elle est plutôt classique et simple, ou ésotérique et féerique, et la discrétion, à l'égard du monde des esprits, est généralement regardée comme une marque d'intelligence et de distinction. Comme j'ai une taille assez élevée, et que Verdonnet et Dunand sont plutôt petits, que je suis également mince et élancé, et finalement portant bien mon apparence physique, le second m'a regardé en disant que j'étais un grand poète, et qu'on pouvait m'envier de l'être ; mais il plaisantait, car il faisait peut-être allusion à mon charme naturel. J'aurais dû lui répondre que j'étais surtout un poète grand, car du moment qu'on me laisse publier à ma guise ce que je veux sans essayer de me rompre les jambes, et sans faire peur au public qui pourrait être intéressé par ce que j'écris, je suis tout à fait d'accord pour laisser penser chacun ce qu'il veut de ce que je fais. Mais en ce monde, je sais bien que la concurrence est rude, y compris entre les poètes. Alors que les lecteurs pourraient tout à fait ajouter de nouveaux livres aux anciens, s'ils étaient suffisamment motivés à cela, les poètes s'imaginent souvent que l'activité qui consiste à lire de la poésie est forcément toujours du même poids. Du coup, il s'agit de garder ou de conquérir des parts de marché. Il faut dire que comme les poètes sont peu lus, la reconnaissance vient surtout des prix donnés à l'issue de concours, précisément. C'est ce qui entretient une certaine atmosphère qui n'est pas très agréable, entre les hommes de lettres. Ces concours ont dû être inventés par les politiques pour diviser des artistes qui, sinon, s'uniraient contre l'Etat, comme au temps du romantisme. Quoi qu'il en soit, Brillat-Savarin aurait vénéré le tiramisu que j'ai mangé. La patronne a déclaré qu'en italien, le nom de ce dessert exquis signifiait qu'il enlevait ceux qui s'en délectaient à la terre et les emportait aux astres ; ce soir-là, je l'ai vérifié. J'ai réellement vu le gnome dans sa niche s'animer, et les anges faire rayonner leurs lyres d'or sur son front rieur. Croyez-moi si vous voulez : mais il en est réellement ainsi.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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