<![CDATA[L'Esotériste aphoristique]]> http://ramiel.fr.arviblog.com L'Arviblog de Ramiel est un blog social constitué de "Choses vues". fr Wed, 20 Feb 2008 07:58:20 GMT Wed, 20 Feb 2008 07:58:20 GMT arviblog.com v0.2 <![CDATA[Songe de Platon]]> http://ramiel.fr.arviblog.com/article-218132.html

Il y a quelque temps, j'ai relu des contes de Voltaire : j'en ai parlé. Parmi eux se trouvait celui appelé Songe de Platon, et son début a résonné étrangement à mes oreilles, comme un écho. En effet, Voltaire s'y moque de l'idée de Platon selon laquelle l'être humain, à l'origine, n'eût pas été différencié sur le plan sexuel. Il se fût différencié après une sorte d'événement critique. Platon partageait cette idée avec Empédocle, comme on ne l'ignore pas : le philosophe présocratique, disciple de Pythagore, pensait que la nature au départ était une, qu'elle n'était constituée que d'un seul élément, et que toutes les choses, y compris les sexes, ne s'étaient différenciées que progressivement, selon des principes peut-être préexistants, mais non encore manifestés, alors, au sein de la matière : les hommes et les femmes physiques, en particulier, n'étaient apparus que postérieurement à l'humanité en général.

De fait, les êtres les plus primitifs, tels les mollusques, ne se différencient pas non plus sur le plan sexuel : ils sont hermaphrodites. Or, au sein de l'Evolution, les êtres les plus évolués, comme les humains, sont bien passés par tous les stades. Leur différence avec les autres est que ces derniers sont restés figés dans la même forme : ils ont stagné, comme eût dit Teilhard de Chardin.

Voltaire, néanmoins, n'avait aucune connaissance (et pour cause) de la théorie de l'Evolution. Le transformisme, qui crée des modifications progressives dans les espèces, lui échappait en profondeur. Il était foncièrement fixiste, de par son éducation, d'essence classique.

La Bible contredisait Empédocle et Platon : le péché originel était postérieur à la distinction claire entre l'homme et la femme, dans les saintes Ecritures ; et la femme émanait de l'homme. Nul n'ignore, par ailleurs, que le culte de la raison était assumé par les prêtres chrétiens, face aux philosophes païens : ils estimaient réellement, à la suite de saint Augustin, que le christianisme était infiniment plus raisonnable que le paganisme ; et de fait, il est plus rationaliste : ses imaginations, ou hypothèses, sont généralement moins teintées de merveilleux, ressemblent davantage à la réalité ordinaire.

J'ai déjà évoqué la tendance de Voltaire à s'appuyer sur ce rationalisme de saint Augustin pour condamner bien sûr les imaginations païennes, mais aussi les inventions, ou les fables, le merveilleux propres au christianisme. Voltaire se moquait de toute façon spontanément des idées de Platon et de Pythagore. Son rejet du christianisme n'est pas un retour au paganisme fabuleux de la Grèce antique, mais plutôt au réalisme des Latins, au pragmatisme de l'ancienne Rome, qu'avait conservé aussi, spécifiquement, le catholicisme, au travers de son implantation initiale dans la Ville éternelle.

Je crois que la laïcité telle qu'on en est venu à la concevoir en France lui doit beaucoup. Je me souviens qu'à une époque où j'étais le président actif d'une association de biodynamistes, j'ai reçu un jour la visite de fonctionnaires de la Préfecture qui s'interrogeaient sur nos activités, notamment parce que la biodynamie avait été inventée par Rudolf Steiner, dont la Société anthroposophique avait été classée comme secte par un rapport parlementaire récent. Or, l'un des deux agents de l'Etat en question m'a demandé, à un certain moment, ce que je pensais de l'étrange idée de Rudolf Steiner selon laquelle à l'origine des temps, le sexe de l'être humain n'était pas différencié.

Je ne savais pas que Rudolf Steiner avait énoncé cette opinion, mais cela ne m'étonnait pas spécialement, car elle correspondait assez à sa philosophie générale. Je n'ai donc pas cherché à louvoyer, et j'ai parlé de l'Evolution et des mollusques, et de la logique transformiste de Steiner à cet égard, puisqu'il pensait que l'être humain avait physiquement évolué à travers les formes animales, lui aussi, et qu'il était passé, extérieurement, formellement, par les différents stades dont les animaux étaient à ses yeux les souvenirs, les restes. Sa pensée, quoiqu'exprimée de façon plus colorée, était sensiblement la même que celle de Teilhard de Chardin.

Je dois ajouter, pour être honnête, que l'autre fonctionnaire a admis aussitôt que chacun était libre de ses opinions, lorsqu'il s'agissait de faire pousser des légumes dans un jardin privé, ce qui était quand même à quoi devait servir la biodynamie, au sein de notre association...

]]>
Wed, 20 Feb 2008 07:58:20 GMT http://ramiel.fr.arviblog.com/article-218132.html
Alexandre Dumas http://ramiel.fr.arviblog.com/article-217195.html

J'ai publié plusieurs articles sur Alexandre Dumas et ses récits sur la conquête du mont-Blanc, que j'ai lus. Il s'y montre un grand amoureux de la Savoie et des Savoyards.

Un jour, par ailleurs, un inspecteur de Lettres m'a dit qu'aux élèves de Troisième, il fallait faire lire les volumineux Trois Mousquetaires. Je me suis alors employé à pratiquer cette œuvre, puisque je ne l'avais jamais fait, et cela, avec d'autant plus d'empressement, que parallèlement, ce même inspecteur soutenait mon projet de rééditer les Prisonniers du Caucase, de Xavier de Maistre...

Cependant, arrivé presque au milieu du roman de Dumas, je me suis trouvé complètement bloqué, comme dans l'impossibilité de continuer. Je venais de finir l'épisode du diamant de la reine. Ensuite, l'action était vaguement relancée, mais j'eus soudain le sentiment que cela n'en finirait pas, que l'enjeu dramatique était imprécis. Il faut sans doute s'intéresser à la politique, et à Richelieu : car le fond de l'intrigue est cette question. Mais il me semble qu'avec Cinq-Mars, Vigny a justement, sur ce sujet, pu créer une véritable épopée, dont l'action est unitaire, cohérente, et même si le roman de Dumas est plus enjoué, plus bondissant, il n'a pas assez de profondeur et de sens du mystère pour être appelé, lui, une épopée. Je crois que le plaisir de sa lecture vient aussi de ce qu'il se situe dans les quartiers de Paris, alors que le livre de Vigny se passe souvent en Touraine et au pied des Pyrénées. On sait bien que les Parisiens dominent le marché de la littérature classique, pour ainsi dire ; le jugement peut être partial !

Dumas est certainement un homme sympathique, cela dit : j'aime sa façon de voir les choses. Vigny est plus austère ; mais c'est quand même un grand poète.

Le pire est que l'inspecteur dont je parlais est entretemps parti à la retraite, et que les enseignants de l'Académie n'ont globalement pas du tout voulu entendre parler de mes malheureux Prisonniers du Caucase, complètement abandonnés au fond de leurs montagnes par la Civilisation !

Ensuite, je m'en souviens, dans une liste de discussion électronique des professeurs de Lettres de mon Académie, j'ai essayé de relancer le débat, mais on n'y a pas donné suite, en déclarant que cette liste n'était pas un lieu approprié pour la polémique. Finalement, donc, j'ai rendu Les Trois Mousquetaires à la bibliothèque de mon Collège, complètement découragé.

Néanmoins, je persiste à croire que mes motifs sont plus littéraires que politiques. Cette intrigue à rallonge dont on n'a pas le sentiment qu'elle mène quelque part m'a paru faible, face au Cinq-Mars de Vigny, qui se termine tragiquement, et acquiert, ainsi, une dimension symbolique qui en fait un vrai mystère, au sens antique du terme. On est soudain proche de La Révolte des armures d'or : le Cardinal incarne la puissance occulte (dit Vigny lui-même), c'est à dire magique, qui broie tout sur son passage, parce que la force qui meut ce monde l'habite. Vigny le rattache effectivement au Mal : celui-ci s'impose, au sein de la destinée, d'une façon absurde et terrible, comme chez les Anciens. Hugo, dans Marion Delorme, dit aussi que Richelieu est habité par Satan. Le prince de ce monde écrase le chevalier de Touraine qui était un ange fait homme, chez Vigny : un descendant des fées !

En filigrane, cela existe aussi, chez Dumas : Richelieu y est bien d'une adresse surhumaine, d'Artagnan est bien d'une vertu hors du commun. Mais l'action y est moins centrée autour ces thèmes : elle se dilue dans bien d'autres choses. Et de surcroît, les deux principes que ces personnages représentent paraissent s'équilibrer perpétuellement : la mécanique de la succession temporelle prévaut, et non le sens du Destin - du Drame. On est dans l'aventure, et non dans le mythe. Voilà pourquoi, je crois, je me suis lassé, même si l'aventure était joyeuse et avenante, et émanait d'un auteur sympathique : mais cela ne fait pas tout !

]]>
Sat, 16 Feb 2008 12:42:46 GMT http://ramiel.fr.arviblog.com/article-217195.html
Gérôme Fitoussi http://ramiel.fr.arviblog.com/article-216472.html

J'ai un vieil ami, acquis quand j'étais à Montpellier, où j'ai fait du Droit et des Lettres : Gérôme Fitoussi, que, sur Internet, on appelle Jessytea.

Il est musicien, mais aussi poète, et c'est par la littérature que je l'ai rencontré. A l'Université Paul Valéry, il avait signalé l'existence d'un fanzine musical qu'il éditait, intitulé Shub-Niggurath. Or, passionné par Lovecraft et sa mythologie, dont ce nom était issu, je lui ai écrit en lui envoyant un texte sur le génie de Providence, et il l'a publié dans un numéro suivant, en compagnie de quelques poèmes, de lui, de moi, et de quelques-uns de ses amis. Les poèmes de Jessytea étaient sublimes, pleins de fabuleuses images, puisées au tréfonds de l'âme.

Plus tard, quand nous nous sommes écrit, j'ai pu constater que ses lettres aussi palpitaient de son génie, de son âme forte et gonflée d'un rayonnement occulte qui semblait venir des profondeurs - ou alors de sphères éloignées de la nôtre !

Plus tard, il m'envoya son premier disque, et sa musique était encore telle : pleine d'une sorte de bouffée venue des lointains cosmiques, de spirales saturées d'encens et montant de puits énormes et sans fond. Il arrangeait volontiers des rythmes amazoniens qui faisaient vraiment partir au bout des mondes, et qui contenaient une mélancolie ardente, qui ne pliait pas, une sorte d'énergie dans la noirceur, dans la vision étrange, un peu comme dans le chamanisme de Jan Kounen et de son Expérience interdite.

Un certain morceau de ce disque, accompagné de paroles exprimées comme une litanie, ainsi qu'un murmure souffrant, évoquait une femme aperçue au fond d'une grotte des Cévennes, avec des flammes dans les mains : une fée primitive des cavernes ! Or, plus la vision se faisait nette, plus le rythme s'enroulait vite. C'était sublime.

D'autres morceaux étaient davantage en relation avec les abysses : car Montpellier n'est pas loin d'une mer violette. Oh, j'y ai vu le soleil couchant briller et lancer mille émeraudes sur les nappes de saphirs, non loin des marais salants, et l'abbaye de Maguelonne, que chanta jadis Marot, se dressait comme une faille sombre au sein du voile de lumière, au bout de sa presqu'île ! Les couchers de soleil de Montpellier et de son territoire m'ont inspiré bien des poèmes cosmiques ; car ils étaient d'une beauté indicible : les couleurs flamboyaient, prenaient vie, ainsi que des anges !

Ensuite, Gérôme a fait un disque encore très beau qui contenait plusieurs de mes poèmes, et les mettait en musique. De nouveau, cela emmenait loin. Et tout récemment, il m'a envoyé un album qu'il a réalisé avec son groupe, et il n'est pas moins que d'habitude frappé au coin de son génie. L'atmosphère en est plus légère, peut-être, le brouillard plus rempli de petits diamants en suspension que de gros saphirs. Mais les sons y sont bien comme des cloches dans l'argent volatile, ouvrant les portes aspirantes des plus profonds mystères ! Il se nomme A la poursuite de René Fonck, et l'équipe a pris le nom de TdBt and the Garys.

On y entend d'abord un Décollage, et puis on passe par l'arc-en-ciel peint sur la pochette. Alors, les fusées s'avancent en rythme, venues de l'horizon comme des flèches de lumière. On vole sans frein. Le paysage se fait ensuite plus doux, et l'on aperçoit Des Chinoises dans la jungle, qui dansent, ou marchent à petits pas ; et on s'en approche en vibrant de tous ses membres ! Alors, l'expérience devient plus étrange, plus indistincte, et on tombe comme sur des perrons de cristal inclinés. Une forme d'inquiétude survient. Un nouveau seuil fait entrer dans un feu blanc qu'il faut affronter. La tonalité devient plus basse, plus sourde, plus âpre. Mais bientôt, surgit une danse virevoltante et comique, un Happy muff, et la gaieté revient. Puis, le jeu électronique de Moo la Vache emmène vers des strates insoupçonnées, qui arrivent l'une sur l'autre, successivement, et finissent, ainsi, par emplir les cieux ! Le dernier morceau scelle une forme de destinée de révolte, sous le signe de Jack Kerouac : une ligne est tracée sans concession. Ce sont là huit mouvements, en vérité, pour transporter son âme sur le balais de feu de la musique de mon ami très cher ! Chacun en jugera par soi-même - s'il se les procure.

]]>
Wed, 13 Feb 2008 07:23:49 GMT http://ramiel.fr.arviblog.com/article-216472.html
De la Terre à la Lune http://ramiel.fr.arviblog.com/article-215599.html

J'ai lu le roman de Jules Verne De La Terre à la Lune ; cela entrait dans une séquence d'enseignement sur l'explication technique. De fait, il mêle l'épopée à la science moderne : il raconte comment des êtres humains essayent de gagner physiquement la Lune, au moyen d'un canon et d'un obus habité, et est entrecoupé de considérations scientifiques estampillées par les autorités du temps, auxquelles Verne les avait données à lire, pour vérification.

Certes, aujourd'hui, on peut sourire. Les personnages partent sur la Lune sans savoir comment ils en reviendront, et même sans prévoir de sources d'existence au-delà de deux mois, persuadés que la Lune dispose d'eau, d'air et donc, à terme, de quoi manger !

Le fil narratif est déshumanisé. Les personnages sont soumis à une typologie plutôt rigide, comme chez Zola (quoiqu'elle soit moins complexe que chez celui-ci).

L'originalité de Verne, c'est d'avoir décrit les machines avec feu. Il fut le poète de la mécanique transcendantale. L'un de ses chapitres se nomme significativement l'Hymne du Boulet : il l'assume.

Il évoque avec extase les énormes canons de l'Amérique (il rappelle que ce continent a surtout le génie du gigantisme, et donc, de la puissance physique qu'on peut exercer sur le monde), et sa Columbiad, un canon d'une taille inouïe, propre à faire vaincre aux projectiles la distance qui sépare la Lune de la Terre, a quelque chose de surnaturel : l'âme des profondeurs l'habite ; on est proche de l'alchimie.

Verne condamne globalement les superstitions traditionnelles, toutefois. Celles sur la Lune sont particulièrement évoquées. Or, la position de Verne atteste d'un matérialisme de principe. Si les superstitions sont elles-mêmes certainement vides de rationalité, elles peuvent être l'expression de vérités cachées et pressenties. L'idée, par exemple, qu'il existe sur la Lune des êtres avec lesquels les êtres humains ont une sorte de lien magnétique, vient simplement d'une image, d'essence mystique, de l'ange gardien, réputé vivre sur la sphère que dessine la Lune en tournant autour de la Terre.

Cela dit, le héros français Michel Ardan tend à montrer que Verne reste fasciné par les faits étranges, qu'il énumère avec volupté. Ce Michel Ardan va jusqu'à vouloir matérialiser, artistiquement, les esprits gnomiques qui commandent aux lois physiques, en proposant à ses compagnons d'orner l'obus habité de figures chimériques, tirées de la mythologie grecque. D'ailleurs, l'espèce de temple du Gun-Club, à l'intérieur duquel les figures symboliques sont créées au moyen d'armes à feu enchevêtrées, rappelle également tout ce que peut avoir de spiritualiste, en profondeur, l'engouement pour les machines, qui permettent à la volonté humaine de devenir maîtresse des propriétés de la matière. Cela a un côté réellement magique, somme toute. Les lois physiques ont bien été appréhendées par l'esprit humain ; en elles-mêmes, elles aussi demeurent cachées : la logique propre à la matière n'apparaît qu'à la Raison ; les phénomènes, Sartre l'a démontré, n'apparaissent que comme une succession informe et incohérente, arbitraire, et c'est d'abord l'esprit humain qui surmonte ce néant, et qui crée, par suite, les machines ! Verne en a senti la portée, et a voulu en faire le poème. C'est ce qui est beau et noble, dans son livre. Il est simplement dommage qu'il ait étendu son système à des personnages du coup plutôt froids et sans vie.

Ses romans sont en fait des prétextes non pas tant à de la vulgarisation scientifique, comme on le dit souvent, mais à des odes aux machines...

La présence de l'histoire des Etats-Unis a également son importance secrète, dans le livre. Il évoque, notamment, à cet égard, le Texas et la Floride, dont la Télévision nous parle si souvent. C'est utile et intéressant.

J'ajoute que le symbolisme est clair, au travers du président du Gun-Club, nommé Barbicane, et qui est donc le fils spirituel, l'incarnation de sainte Barbe, patronne des artilleurs ! Qu'il fût américain était indispensable, puisque l'âme américaine, aux yeux de Verne, est directement en lien avec l'esprit du monde physique, et que les Américains eux-mêmes accomplissent, dans l'ordre matériel des choses, des réalisations qui relèvent du prodige. Ensuite, il faut bien que tous les métiers aient leur bon ange, leur saint patron, leur inspirateur en soi immatériel, n'est-ce pas !

Verne a voulu justifier un culte qu'on vouait aux machines, et après tout, c'était son droit le plus absolu.

]]>
Sat, 09 Feb 2008 12:57:15 GMT http://ramiel.fr.arviblog.com/article-215599.html
Athlétisme http://ramiel.fr.arviblog.com/article-214805.html

Je me souviens que quand j'étais au lycée Berthollet d'Annecy, mon professeur de gymnastique, en me voyant courir, me conseilla vivement de faire de la compétition et de m'inscrire dans un club d'athlétisme : il me certifia que j'obtiendrais des résultats, au moins sur le plan régional, puisque beaucoup en obtenaient sans avoir mes moyens, disait-il.

Mais j'avoue que l'athlétisme ne m'a jamais intéressé. J'ai écrit un poème, une fois, sur les jeux olympiques, mais j'ai fait valoir que chez les anciens Grecs, les lauriers de la victoire menaient au pays des dieux, tandis que cet aspect mythologique et au fond initiatique était remplacé, à notre époque, par une conception assez bestiale des choses. De fait, comme le disait Gerdil, les anciens pensaient que les dieux favorisaient ceux qui le méritaient, tandis qu'à présent, on pense seulement que celui qui a la mécanique corporelle la plus affinée doit être porté aux nues.

Oui, les jeux olympiques étaient un mystère au sein duquel la volonté des dieux se manifestait, exactement comme le duel judiciaire des anciens Germains. Il n'était pas réellement question, comme on se l'imagine, de rendre un culte à des talents purement physiques. Comme dans l'Iliade derrière les combattants, des immortels se tenaient derrière les champions, et les portaient sur l'air ! La providence déterminait, au su et au vu de tous, le vainqueur.

L'Occident chrétien a d'abord abandonné ces jeux, parce qu'il estimait, non sans raison, que Dieu n'était pas obligé de se mêler de tout, et que le plan physique, précisément, pouvait aussi bien dépendre du diable, de lois détachées de la volonté divine, et ayant une forme d'autonomie. C'est ce dont Jésus parlait, quand il évoquait le Prince de ce monde. Mais les Grecs ne croyaient pas au diable : toute action dépendait d'une volonté divine. L'éthique a donc changé.

Le matérialisme finalement est l'héritier spontané de la pensée grecque. Mais précisément, cette absence de perspective suprasensible qui caractérise la pensée moderne rend bien inane la compétition sportive. De fait, quand je vois quelqu'un me dire qu'il court très vite, je lui fais toujours remarquer que mon chien court encore plus vite, et que ce n'est pas par là que l'être humain est son maître.

A la rigueur, je dois le dire, quand il existe une possibilité de mêler le conflit psychique à l'action physique, comme dans les jeux de balle, l'enjeu me paraît plus intéressant. Neutraliser l'adversaire en le déroutant, en ping-pong, cela a toujours été ma spécialité. Mais nombre de mes adversaires, voyant que je ne fondais pas vraiment mon jeu sur des qualités athlétiques, m'ont quasiment traité de tricheur : quand on ne joue pas comme un fauve de la savane, n'est-ce pas, on manque de naturel. Et de fait, j'ai fréquemment battu des joueurs plus rapides et plus forts que moi.

En tennis, j'ai pu surprendre par mon acharnement à aller chercher toutes les balles : par ma volonté de ne pas perdre. En tout cas pas sans m'être bien défendu. (En moi sans doute vit l'image de ces guerriers assiégés qui résistent jusqu'au bout, et dont j'ai lu les légendes quand j'étais petit !)

Mais je ne me suis jamais engagé dans la compétition. Or, là où je travaille, on peut justement le faire - dans un cadre officiel -, notamment dans le ski : il existe des structures qui permettent aux plus jeunes de s'y engager. En général, cela ne les rend pas spécialement ardents à se passionner pour la culture dans un sens que j'estime plus élevé. Mais peut-être que cela ne vient pas du sport, peut-être qu'ils auraient agi ainsi de toutes façons. Ce qui est plus ennuyeux, c'est que la glorification des champions, de ceux qui parviennent à effacer les autres grâce à leurs résultats sportifs - qu'un robot pourra probablement avoir aussi bien qu'eux, sous peu -, ne laisse guère de place à l'humilité face aux vraies grandes œuvres de l'humanité. Idolâtrer la mécanique corporelle, n'est-ce pas très vain ?

]]>
Wed, 06 Feb 2008 08:02:47 GMT http://ramiel.fr.arviblog.com/article-214805.html
La révolte des armures d'or http://ramiel.fr.arviblog.com/article-213859.html

La Révolte des armures d'or est le beau titre chinois d'un film de Zhang Yimou que les Français ont rebaptisé La Cité interdite, transformant ainsi une œuvre épique en documentaire implicite - en histoire illustrée et à thèse sur un trait de civilisation. La cité impériale est close sur elle-même, et l'Empereur y règne sans partage : la révolte est matée dans le sang, et la cruauté du maître n'a d'égale que sa toute-puissance. On eût dit, dans la France de Louis XIV, qu'il est à l'image de Dieu.

Evidemment, la cité interdite est également belle par son décor incroyable, sa fabuleuse richesse. Les ors matérialisent la divinité que représentent l'Empereur et sa famille. Mais le titre chinois rappelait aussi que cette divinité est ici, d'une façon incompréhensible et païenne, du côté du mal : les armures d'or sont solaires, et expriment la vertu, l'honnêteté, l'amour filial, la pureté ; la victoire revient cependant à l'argent, qui est l'expression, peut-être, de la force en tant qu'elle forme le monde terrestre.

Cette dichotomie est réellement chinoise. Elle renvoie à ce que Platon disait des poètes tragiques, qui étaient bien obligés de rendre les dieux méchants, puisqu'ils conduisaient l'être humain à sa perte, alors qu'il ne méritait pas de mourir. L'univers allait vers le mal. Zhang Yimou a fait une œuvre qui exprime, dans le même temps, la croyance en la possibilité d'un pouvoir terrestre absolu, et la pensée que le régime chinois actuel exerce précisément ce pouvoir dans le sens du bien. C'est un film très officiel, pour ainsi dire.

Plastiquement, il est magnifique, incomparable, éblouissant. La tragédie, rendue de manière magistrale, est bien digne des anciens Grecs, dans l'épouvante même qu'elle inspire : la mort se dresse, majestueuse, au bout du chemin ; l'Empereur est le seuil ultime du monde. Rien ne peut surmonter sa volonté. Il est l'universel broyeur.

Néanmoins, le symbolisme des armures n'apparaît clairement que quand on écoute l'interview de Zhang Yimou, que les éditeurs du disque du film ont ajoutée.

L'Empereur arbore le Dragon : c'est l'expression de la force terrestre, de celle qui forme les choses telles qu'elles se manifestent. On ne peut la vaincre. Elle est absolue. Le Dragon est sacré.

En Occident, on le sait, cette expression de la force divine du monde d'en bas a été assimilée au diable ; car contrairement à ce qu'on croit, si les valeurs morales diffèrent d'un pays à l'autre, et donc donnent aux symboles des colorations diverses, ceux-ci, en profondeur, renvoient généralement aux mêmes principes - en tant qu'on les considère comme contenus dans le monde. On ne s'en aperçoit pas, quand on croit que ces figures se résument à des tendances morales, à ce qui est bien ou mal, au clair ou à l'obscur ; mais la réalité est différente. Le symbolisme ne se réduit pas à cela. Il passe toujours par l'éventail des couleurs de l'arc-en-ciel. L'obscur se résout aisément au bleu lunaire, le lumineux au jaune ou au rouge solaire, et ainsi, le mal est ramené vers le bien, le bien vers le mal : dans le monde, les principes se mêlent, se confondent, et créent, justement, le réel !

L'impératrice est assimilée au Phénix : à cette vivante langue de feu céleste, donc, qui revient inlassablement se briser sur le Dragon et ses écailles, son corps de diamant - ou de charbon -, mais qui se renouvelle aussi inlassablement, au sein d'une grande clarté, afin de tenter d'amener toujours plus de beauté, de bonté et de justice, au sein du monde.

Peut-être que cet effort finit par créer la Chine communiste. Le sacrifice perpétuel du Phénix sous les dents, entre les griffes du Dragon recrée le monde, de façon cachée, et le rend plus beau sans qu'on s'en aperçoive - de façon magique. Rien ne le laisse supposer, dans le film. Il faut avoir une réflexion préparée par l'amour qu'on voue au régime de la Chine actuelle, pour y songer. L'Occidental est donc simplement conduit à penser qu'il n'y a pas de magie, pas d'amélioration subreptice, que le présent poursuit mécaniquement le passé !

On peut s'imaginer, quand Zhang Yimou nie que cette interprétation soit bonne, qu'il n'ose pas s'exprimer ouvertement. Mais on peut aussi, pourquoi pas ? partir du principe qu'il est sincère, et qu'il voit les choses en Chinois, en plus de les voir en artiste et en philosophe.

Le film ressemble à Marie-Antoinette, de Sofia Coppola, qui porte bien en lui la condamnation d'un régime égoïste : pour un Français ordinaire, cela ne fait guère de doute. Or, pris dans l'absolu, le temps de Louis XVI peut quand même être regardé comme poursuivi par la Ve République : j'en ai déjà parlé. C'est assez ambigu. Les fastes de la République existent.

Zhang Yimou, quoi qu'il en soit, a réalisé une œuvre sublime, qui réellement matérialise du mythe : qui donne une sorte de vraisemblance aux ordres de guerriers secrets qui volent dans les airs, selon les traditions anciennes, et qui place la cité interdite aux franges du paradis terrestre.

Visuellement, c'est inouï. L'expression du génie chinois y est tout entière.

]]>
Sat, 02 Feb 2008 12:46:07 GMT http://ramiel.fr.arviblog.com/article-213859.html
La cité de l'image http://ramiel.fr.arviblog.com/article-212939.html

J'ai longtemps vécu à Annecy, le chef-lieu du département de Haute-Savoie. Autrefois capitale du duché de Genevois et du diocèse de Genève, cité ducale et épiscopale qui vit entre ses murs rayonner les glorieux Jacques de Savoie, duc de Nemours, et saint François de Sales ; où naquit, également, l'Académie florimontane, à laquelle participa Vaugelas avant d'aider à fonder l'Académie française. Annecy, depuis l'Annexion, a bénéficié du tourisme, lancé par Eugène Suë et l'impératrice Eugénie, et elle est restée une ville culturellement animée, mais moins littéraire qu'autrefois.

On s'y veut à présent léger. La pensée à Annecy ayant globalement été orientée vers la religion catholique, on préfère maintenant y avoir des réflexions superficielles, qui font simplement écho à celles qu'on peut avoir ailleurs.

Cela dit, l'Ecole des Beaux-Arts et le Conservatoire y entretiennent encore une fibre artistique. L'événement culturel majeur, dans la ville, est constitué par les Journées du Cinéma d'Animation.

Annecy ne manque pas de bons artistes, en particulier des peintres et des musiciens, et j'y ai moi-même fait du chant, du théâtre, du dessin, de la peinture et du cinéma d'animation, quand j'étais jeune. J'y ai aussi publié un livre, mais je crois que son éditeur s'intéresse beaucoup plus aux nouvelles technologies, fondées sur l'image, qu'à la chose imprimée, comme qui dirait. C'est symptômatique : à la base, il est publiciste, et est installé à Cran, dans l'agglomération annécienne. Or, autrefois, Cran était connu pour ses papeteries, et ses ouvriers ; à présent, les papeteries, datant du temps de Charles-Albert, ont fermé, et la cité se remplit de gens plus chics, qui préfèrent l'informatique, et orientent leurs activités culturelles vers un commerce plus moderne que celui du papier !

Observant cette évolution, le Département a voulu créer à Annecy une Cité de l'Image dont les uns disent qu'elle est un gouffre financier, et les autres, qu'elle représente l'avenir. Les premiers peuvent être de vieux grincheux aigris ; mais il me semble, aussi, que les seconds sont fascinés très naïvement par les images. Ils croient vraiment que les machines qui en fabriquent sont comme la clef du paradis.

Elle ouvre la porte du pays des gnomes, que les anciens appelaient les Champs-Elysées, et où ils mettaient leurs héros ! (Lovecraft en eût probablement fait une tromperie des Grands Anciens destinée à mieux vampiriser les hommes, n'est-ce pas.)

A vrai dire, un artiste peut très bien créer des images d'une grande beauté et d'une grande profondeur à partir des techniques nouvelles. Les couleurs mêmes de la peinture ont été obtenues, au cours des siècles, par des moyens différents. Du point de vue de l'histoire de l'art, l'irruption de l'électricité et des machines n'est qu'un événement parmi mille autres, contrairement à ce que croient les naïfs.

En soi, la complexification des instruments ne crée aucune forme de vie. Si miracle il y a, il est dans la flamme de l'artiste, dans son génie qui fait s'entrouvrir les cieux, et place dans la matière une forme d'âme qui un jour sublimera toute chose, en l'éveillant à une vie réellement nouvelle. Mais cela passe par l'âme, précisément, par le sentiment, et non par des lois physiques, ou des principes mathématiques. La mécanique quantique elle-même est impuissante, à cet égard !

Et si l'âme humaine n'ouvre rien au sein du ciel - si elle ne soulève aucune trappe dans la voûte étoilée -, alors, c'est que tout est vain : cela ne fait pas de la technologie un miracle.

Les moyens de communication nouveaux ne permettent en soi aucun progrès. Ils changent les formes extérieures de la communication, mais c'est dans le contenu communiqué que peut être le ressort de l'Evolution, et non dans le contenant, fût-il complexifié à l'extrême.

D'ailleurs, il n'est pas vrai que la vie, en soi, aille forcément vers la complexité. Elle pousse la matière vers la complexité, c'est vrai, et c'est ce qui donne l'illusion qu'elle naît de la complexification de la matière ; mais arrivée à un certain seuil, cette complexification s'arrête, et on assiste à une transformation : une forme plus simple, mais différente, apparaît, qu'on peut dire supérieure à la précédente, parce qu'elle offre la possibilité d'un nouveau seuil de complexification. L'Evolution se fait aussi par sauts. Teilhard de Chardin présenta avec raison les choses de cette manière.

L'art, justement, crée ces formes nouvelles, simples au départ, mais en réalité plus fines, par nature, que les formes même complexes qui les ont précédées ! C'est là son mystère, qui n'est généralement pas saisi. On préfère penser les choses de façon linéaire, à partir de la matière seule. Le matérialisme a une vision simpliste de l'Evolution, et donc, n'en voit qu'une partie : il n'en saisit pas les fondements.

La Cité de l'Image, c'est un palais sans prince : la cage sans phénix dont parlait déjà Joseph de Maistre, stigmatisant à juste titre l'action des politiques, à cet égard. Ils vivent dans l'illusionnisme : ils pensent que les fées animées par des moyens mécaniques vulgaires, comme à Disneyland, ont une forme de dignité ontologique ! Mais il n'y a pas, là, de créativité réelle.

]]>
Wed, 30 Jan 2008 07:52:23 GMT http://ramiel.fr.arviblog.com/article-212939.html
Poésie & traductions http://ramiel.fr.arviblog.com/article-212059.html

En France, je crois, on lit trop de traductions. Cela permet l'ouverture sur le monde à bon compte. Cela me rappelle ce que me disait mon père des restaurants chinois d'Occident : les recettes sont édulcorées pour que le goût ne soit pas heurté.

Une langue, n'est-ce pas, ce n'est pas seulement du sens. Je suis persuadé, en ce qui me concerne, que des sons, mais aussi de leurs agencements, naissent des émotions particulières, des sentiments, et qu'une idée même ne reste vivante que dans cette atmosphère propre à une langue. C'est pourquoi, après avoir lu, comme tout le monde, beaucoup de traductions, j'ai tâché d'apprendre à lire les langues étrangères, notamment l'anglais. Et alors, j'ai compris à quel point cette langue dégageait une tout autre impression que le français. Essentiellement fondée sur les voyelles, elle est susceptible de créer des rythmes bien plus vigoureux qu'en français, puisque l'accent tonique s'entend mieux, et elle est propre à l'invention d'images - à la vivacité dans les couleurs, aussi. En revanche, les enchaînements d'idées sont moins nettement établis qu'en français, lequel est régulier jusque dans sa répartition des consonnes et des voyelles, ce qui en fait en réalité une langue moins fondée sur le sentiment et davantage sur la sensation des formes : cela en fait une langue plus formelle, pour ainsi dire.

Evidemment, en philosophie, une traduction perd moins qu'en poésie - et cela, d'autant plus que l'anglais des intellectuels contient, comme son équivalent français, nombre de latinismes et d'hellénismes faciles à traduire d'une langue à l'autre, et comme interchangeables.

En poésie, l'attachement croissant du public pour les traductions a été une véritable catastrophe. Pour moi, c'est une des raisons pour lesquelles le public s'est détaché de la poésie, qui en traduction perd beaucoup. Car bien sûr, la poésie, ce sont des associations d'idées, des images, mais c'est aussi du son, de la musique, des agencements sonores qui créent, mystérieusement, des émotions spécifiques, difficiles à définir et donc à restituer fidèlement - ou simplement à vérifier qu'elles sont bien présentes -, en traduction, mais qui sont bien réelles, quoique les critiques en négligent généralement la portée - et, à vrai dire, nombre de poètes, aussi. Or, je crois que plus les poètes de référence (tel Hölderlin) ont été lus en traduction, plus les poètes ont négligé cet aspect. La poésie est du coup devenue inaudible.

On dit que la poésie libre est née lorsque Mallarmé a traduit Poe, et Guillaume Apollinaire, lui-même, a imité constamment des traductions en vers libres de la poésie slave ou allemande. Le sens a prévalu sur la musique des mots avec l'ère des traductions.

Cela dit, celle-ci renvoie à une universalisation de la culture, et on ne peut pas, en soi, se plaindre d'être sorti des références exclusivement françaises. La poésie allemande était réellement indispensable à connaître, et l'allemand n'était pas une langue très connue. Tout est une question de mesure. L'universalisation de la culture est bonne en soi, mais on peut en dire autant de la mondialisation, sur le plan économique. Ensuite, il faut quand même mesurer les effets catastrophiques que peut avoir la globalisation culturelle, afin de les limiter, ou d'entrevoir une autre façon de s'universaliser. Une forme d'altermondialisme appliqué à la littérature est, selon moi, d'apprendre à lire les autres langues, et d'accepter d'aborder moins le sens qui circule dans le crâne des étrangers, et davantage leurs sentiments, qui se transmettent dans leurs langues. Le vrai scandale est l'argent qu'on dépense pour enseigner à tous les enfants de France l'anglais plus une autre langue étrangère, et que le résultat soit l'incapacité totale à lire de l'anglais dans le texte, et l'accroissement du marché des traductions. Car le pire est bien que c'est surtout de l'anglais qu'on traduit, alors que tous les Français sont censés savoir parler anglais. Cela montre une vraie incapacité à entrer dans le système émotionnel, dans le psychisme propre aux autres, et une volonté de le remplacer par une appréhénsion superficielle des concepts que ce psychisme contient. On se donne à bon compte un universalisme de façade, qui demeure dans la sphère facile des informations convenues, toutes faites, aseptisées, passées aux moules de la traductologie moderrne, davantage fondée sur une équivalence de sens dans l'abstrait, que sur une émotion s'enracinant en profondeur dans les individus. Au lieu d'universalisation, ce qu'il faudrait avoir, la manie des traductions tend à la massification, à l'uniformité statique des références culturelles. Si, en science, le dommage est limité, en art, dans la partie proprement artistique de la littérature, il est considérable, et constamment sous-estimé. En tout cas, c'est mon avis.

]]>
Sat, 26 Jan 2008 11:46:30 GMT http://ramiel.fr.arviblog.com/article-212059.html
La visite de Bonneville http://ramiel.fr.arviblog.com/article-211192.html

J'ai reçu la visite, il y a déjà quelque temps, d'un descendant helvétique de Gonzague de Reynold, à Bonneville. Il voulait évoquer l'ancien royaume de Bourgogne (que l'ami de Gonzague de Reynold Charles-Albert Cingria incarna dans la personne de la reine Berthe, la reine fileuse, la fée - un ange fait femme). On sait qu'elle régna à la fois sur la Suisse, la Savoie, et d'autres terres anciennement bourguignonnes. Car la Bourgogne a été un royaume, avant de devenir un duché du royaume de France.

Or, Bonneville est une cité intéressante, parce qu'elle fut la capitale du Faucigny, et que son château fut bâti par le comte Pierre II, surnommé le Petit Charlemagne : il était l'époux de la Dame du Faucigny, seigneurie qui pouvait se transmettre aux femmes et n'avait pas encore, à ce moment, été intégré à la Savoie, et elle lui en avait laissé la direction. Comme Pierre II est également appelé le fondateur de la patrie vaudoise, et que mon hôte venait directement de Lausanne, je me suis fait un plaisir de lui montrer ce qui reste du château édifié par ce grand homme.

Voyant les maisons de la place centrale de la cité, mon camarade déclara que le style en était bien plus proche qu'on ne le savait de celui du Pays vaudois : qu'il y retrouvait les mêmes traits, malgré cinq siècles de séparation, et le règne, ici, des Jésuites et des Barnabites, là, des Luthériens et des Calvinistes, d'une part ; et la différence de revenus des habitants, d'autre part.

Je l'ai emmené ensuite voir le clou de Bonneville, ce qui fait son originalité et sa gloire : la Colonne Charles-Félix, érigée sur le modèle de la colonne trajane en l'honneur du roi de Sardaigne qui a financé l'endiguement de l'Arve. Le prince y est debout, au sommet, face à la Pointe d'Andey, le mont sacré qui domine la ville, et qui est, en même temps, la demeure de son dieu tutélaire. De cet être magique qui trône dans sa montagne, Charles-Félix parut en son temps l'envoyé, ou l'incarnation !

Sans doute, parfois, l'esprit de ce dieu doit être vu, éclatant, des initiés et des poètes, et aussi des peintres, car William Turner et Ferdinand Hodler ont tous les deux cette Pointe d'Andey qui domine

Bonneville et son pont célèbre. Je suis sûr qu'un jour, ils y perçurent comme un vague crépitement dans l'air qui tourne autour d'elle, qui s'enroule sur son piton. Une sorte d'étincellement obscur, de rayonnement pâle se montra à leurs yeux. La pointe même devint, à leur regard éclairé, comme une épée incrustée d'étoiles. A son sommet, un astre particulier luisait.

Ils n'ont rien peint de tout cela, mais ils ont essayé d'en rendre l'éclat sourd, au travers de leur art. De véritables voyants eussent pu, dans la lumière de l'astre du sommet, voir se déployer les ailes d'un ange : j'en suis également persuadé.

Celui qui regarde attentivement cet endroit, ce point, pressent la présence d'un trône, et d'un ange énorme assis dessus ; il laisse choir ses jambes pareilles à deux tubes d'or, que sertissent des pierres précieuses de différentes teintes.

Depuis son siège auguste, cet être au front luisant veille sur la Cité, qu'il regarde, toutefois en n'omettant pas de jeter un coup d'œil, régulièrement, vers l'immense Ouest, pour ne pas perdre de vue les hauts dieux ses maîtres, et saisir leur volonté, telle qu'ils l'expriment depuis les hauteurs de leur palais du Bout du Monde !

Mais cette vision s'efface. Et si on fixe, revenu aux choses d'ici-bas, son œil sur le bloc inférieur qui soutient la Colonne Charles-Félix, on peut distinguer, sculptée en bas-relief, la Nymphe de l'Arve : la déesse de la rivière. Bonneville, en représentant cette immortelle, montre à quel point elle est la capitale de la vallée que la rivière parcourt. Elle trône à mi-chemin entre le mont-Blanc, dont Andey est un petit frère, et Genève, où l'Arve se jette dans le Rhône, y tressant ses cheveux d'or dans ses flots bleus, a dit Victor Hugo.

Sur le bas-relief de pierre, la Nymphe est représentée dominée par la Pointe d'Andey, ce qui confirme le rôle tutélaire de cette noble montagne ; et son pied est enchaîné par une chaîne d'or. C'est le roi Charles-Félix qui l'y a mise : il est un mage qui peut enchaîner les esprits et les divinités terrestres, les démons, comme on disait autrefois : il est semblable à Salomon, en cela !

Bref, Bonneville est une cité bien plus passionnante qu'on ne le croit et qu'elle en a l'air, mais c'est évidemment à condition de la remettre dans son contexte historique, et même, cosmique : cela va de soi.

]]>
Wed, 23 Jan 2008 07:35:15 GMT http://ramiel.fr.arviblog.com/article-211192.html
Contes philosophiques http://ramiel.fr.arviblog.com/article-210298.html

Aux élèves, on recommande fréquemment la lecture, à l'aube de l'adolescence, des contes de Voltaire. J'en ai donc moi-même lu un petit recueil.

J'en admire le style, gracieux et fin, et le Philosophe de Ferney, en réalité, s'est montré un digne héritier de Charles Perrault : car ses contes ne sont pas moins chargés de mythologie, de fabuleux, et ont pareillement une vocation morale. Sans doute, Perrault s'inspirait du folklore, notamment allemand ; mais Voltaire agissait de même avec les contes arabes.

Il sut conserver à ses narrations un équilibre parfait, une forme nette et noble, héritée d'Homère. Erudit et élevé dans le culte des Anciens, il sut manier le merveilleux avec éclat, comprenant idéalement, en réalité, la logique propre aux fables antiques. Il savait ce qu'il fallait entendre par le mot de Génies, les liens qu'ils entretenaient avec les anges, ayant lu Apulée et Platon. Il vivait encore à une époque où on étudiait cela avec sérieux. Il ne s'imaginait donc pas niaisement que la mythologie n'était qu'un fatras incohérent, comme on le fait souvent. Il demeurait, au fond, dans ce que Rudolf Steiner appela la conscience spirituelle instinctive, celle des temps anciens, de la tradition.

Rien n'est plus charmant et poétique, de fait, que ses contes, et j'aime particulièrement celui du Crocheteur borgne, qui mêle si élégamment, et si gracieusement, érotisme et merveilleux, en donnant à un pauvre prolétaire l'anneau de Salomon qui commande aux Génies, et le pouvoir d'en user à sa guise avec le corps blanc d'une princesse qu'il adore, et qui bien à propos trébuche devant lui. Cela annonce les romans féeriques, mais également pornographiques, de Crébillon fils, tel Tanzaï et Néadarné, qui a plus de grandeur épique - mais moins de grâce.

J'ai déjà signalé ce que ce genre devait au La Fontaine de Psyché et Cupidon : car lui aussi adorait le merveilleux, en même temps qu'il était un fripon. A l'époque classique, on reliait toujours le merveilleux à l'érotisme. L'amour corporel créait une forme de paradis terrestre, imaginatif et coloré : c'était le lieu au sein duquel la chair s'imprégnait de force céleste... Voltaire a repris cette tradition, mais il y ajoute deux aspects. Premièrement, la satire. Il est net que les croyances orientales dont il se moque sont des paravents pour condamner les préjugés sociaux ou les superstitions religieuses qui avaient cours en France, et qu'il était interdit de critiquer : il écrivait des contes à clef, si on peut dire. De ce point de vue, Voltaire fut souvent assez drôle, car il put se moquer de traits réellement ridicules. On se souvient, dans le conte même de Jeannot et Colin, de ce précepteur qui conseille de n'apprendre aucune langue étrangère, puisqu'on ne manie bien sa langue que si on ne connaît qu'elle. Les pourfendeurs du patois ont été inspirés, visiblement, par cette idée, même si chez Voltaire, c'était ironique !

Le second aspect est au fond la méthode assez cassante de Voltaire, lorsqu'il s'agit de rejeter en bloc non le merveilleux en littérature, mais la croyance en un monde spirituel, et même à Dieu. Certes, ici, il donnera l'impression de respecter un Être suprême qui récompense les vertus sans s'occuper des rites ; mais, là, il se moquera méchamment des croyances de Pythagore (en la métempsychose, notamment) et des visions de Platon (constituées en particulier d'un dieu créateur et d'anges - de génies - qui prolongèrent son œuvre au travers de l'univers). Dès que la mythologie menace de représenter symboliquement le monde, il s'en prend violemment à elle, la ramenant à une simple fantaisie créée par l'élan érotique.

C'est comme l'extrapolation des serpents que le malheureux Oreste voyait sur la tête d'une femme contemptrice de sa passion pour elle : la Gorgone était chez Racine le fantasme d'un esprit déréglé. La doctrine chrétienne d'un saint Augustin, de fait, affirmait qu'on avait inventé les fables de la mythologie pour justifier des passions viles : on avait inventé Vénus et Jupiter pour s'autoriser leurs amours. Voltaire ne fit qu'étendre cette idée aux visions mêmes du christianisme !

Dans cette opération, il était, certes, parfaitement logique, mais également haineux - extrémiste. Se moquer des excès des doctrines religieuses, c'est réellement amusant ; mais rejeter ontologiquement toute forme de croyance religieuse, cela crée comme un coup de froid.

L'effet en fut fatalement de favoriser, en littérature, le réalisme. La vérité est toujours plus intéressante qu'un simple rêve ; et l'allégorie est un genre compliqué et aristocratique, qui ne peut intéresser qu'une minorité, très intellectualisée, de lecteurs. Voltaire ne plaît donc pas toujours autant aux jeunes qu'on pourrait se l'imaginer, à première vue. Ils sont déçus par son ironie mordante.

D'un autre côté, il faut bien reconnaître qu'elle leur apprend volontiers à ricaner.

]]>
Sat, 19 Jan 2008 13:06:58 GMT http://ramiel.fr.arviblog.com/article-210298.html